Que veut dire sheitan ?
Sheitan est la prononciation maghrébine de l'arabe shaytân (شيطان), pluriel shayâtîn. Avec l'article, ash-shaytân désigne Satan, le Diable. Sans article, le mot est un nom commun : un shaytân est tout être rebelle et nuisible qui détourne du bien, qu'il soit djinn ou humain.
Les lexicographes arabes proposent deux origines. La plus répandue rattache le mot à la racine sh-ṭ-n, « s'éloigner » : le shaytân est celui qui s'est éloigné du bien et de la miséricorde de Dieu. Une autre le rattache à sh-y-ṭ, « brûler, se consumer », en écho à sa création de feu. Le mot a un parent dans l'hébreu sâtân, « l'adversaire, l'accusateur », d'où vient le français Satan par le grec et le latin.
Asma Sassi, dans Quand Iblis devint « shaytan », l'article d'Oumma le plus lu sur cette question, retient le sens de « détourner quelqu'un de son intention » et rappelle que le mot était déjà employé dans l'Arabie d'avant l'islam.
Iblis et shaytân : quelle différence ?
Iblis est un nom propre. Le Coran le cite onze fois, toujours à propos du refus de se prosterner devant Adam : « ils se prosternèrent à l’exception d’Iblis qui refusa, s’enfla d’orgueil et fut parmi les infidèles » (sourate 2, verset 34). Il justifie son refus par sa nature : « Je suis meilleur que lui: Tu m’as créé de feu, alors que Tu l’as créé d’argile » (sourate 7, verset 12).
Shaytân décrit son rôle après sa chute : celui qui tente et égare. Beaucoup de commentateurs résument ainsi la nuance : Iblis est le nom de l'orgueilleux qui désobéit, ash-shaytân le nom du tentateur. C'est d'ailleurs sous ce nom qu'il fait sortir Adam et son épouse du jardin : « Satan les fit glisser de là » (sourate 2, verset 36).
Sa nature est discutée. Le Coran dit qu'Iblis « était du nombre des djinns » (sourate 18, verset 50) : c'est ce que retiennent la plupart des savants (voir djinn) ; d'autres, comme le cadi Al-Baydâwî cité par Asma Sassi, lui ont prêté une double nature. L'étymologie d'Iblis est elle aussi débattue : les lexicographes arabes le rattachent à ablasa, « désespérer », des chercheurs modernes au grec diabolos. La page Anges et djinns présente Iblis plus en détail.
Ce que dit le Coran du sheitan
Le mot shaytân revient 88 fois dans le Coran : 70 fois au singulier, 18 fois au pluriel. La traduction de Hamidullah le rend le plus souvent par « le Diable », parfois par « Satan ». Le pluriel désigne aussi des êtres humains : les hypocrites rejoignent « leurs diables » (sourate 2, verset 14), et chaque prophète a eu pour ennemis « des diables d’entre les hommes et les djinns » (sourate 6, verset 112).
Le Coran le présente avant tout comme un ennemi : « Le Diable est pour vous un ennemi. Prenez-le donc pour ennemi » (sourate 35, verset 6). Il agit par suggestion : la sourate 114 décrit le « mauvais conseiller, furtif », qui souffle le mal dans les poitrines, ce que la tradition appelle la waswasa.
Son pouvoir est limité. Dieu lui dit : « Sur Mes serviteurs tu n’auras aucune autorité, excepté sur celui qui te suivra parmi les dévoyés » (sourate 15, verset 42). Au jour du Jugement, il reconnaîtra lui-même : « Je n’avais aucune autorité sur vous si ce n’est que je vous ai appelés, et que vous m’avez répondu » (sourate 14, verset 22). C'est pourquoi les théologiens refusent d'en faire un principe du mal égal à Dieu : il incite, mais l'homme reste responsable de ses choix. Dans une chronique résumée par Oumma, Les obstacles qui entravent le chemin spirituel, Lyess Chacal range ainsi le sheitan aux côtés de la nafs, l'ego, et de la dunya, le monde matériel, parmi les trois forces qui détournent le croyant.
Comment se protéger du sheitan ?
La protection la plus connue est une formule : a'ûdhu billâhi mina sh-shaytâni r-rajîm, « je cherche refuge auprès d'Allah contre le Diable banni », que l'on abrège en français euzoubillah. Le Coran la prescrit avant la lecture : « Lorsque tu lis le Coran, demande la protection d’Allah contre le Diable banni » (sourate 16, verset 98). On la dit donc avant la bismillah qui ouvre une récitation : c'est le sens des recherches sur « le sheitan dans bismillah ».
L'épithète rajîm signifie « lapidé », c'est-à-dire chassé et maudit. Les pèlerins rejouent ce rejet en lapidant les stèles de Mina pendant le hajj.
La Sunna associe aussi la formule à la colère. Selon un hadith rapporté par Boukhari et Muslim, le Prophète vit deux hommes se disputer et dit que si l'homme en colère demandait refuge auprès de Dieu contre le Diable, sa colère le quitterait. Les deux dernières sourates du Coran, 113 et 114, appelées « les deux protectrices », sont récitées dans le même but. Un autre hadith, rapporté par Boukhari et Muslim, dit que les diables sont enchaînés pendant le Ramadan.
Sheitan dans la langue de tous les jours
Le mot est passé dans le parler familier, au Maghreb comme en France. On dit « le sheitan m'a soufflé cette idée » pour une mauvaise tentation, ou « c'est un petit sheitan » d'un enfant turbulent, avec une nuance souvent affectueuse. Au Maghreb, on l'entend aussi sous la forme chitane ou chitan.
L'expression « nhel sheitan » (on écrit aussi n'al chitane ou n3al chitan) veut dire « maudis le Diable ». On la dit à quelqu'un qui s'emporte, pour l'inviter à se calmer : la colère est attribuée au sheitan, et le maudire revient à reprendre ses esprits. Elle rejoint le hadith sur la colère cité plus haut.
Le mot existe dans d'autres langues de pays musulmans : şeytan en turc, sheytân en persan. En France, Sheitan est aussi le titre d'un film d'horreur de Kim Chapiron sorti en 2006. Les graphies courantes sont sheitan, shaytan, chaytan, chitane et shaitan ; en arabe, le mot s'écrit شيطان.




