Qu'est-ce que le sunnisme ?
Le sunnisme désigne le courant de l'islam qui se réclame de la Sunna du Prophète Muhammad et de la communauté dans son ensemble. L'expression complète est ahl al-sunna wa-l-jamâ'a : les gens de la Tradition et du rassemblement. Elle ne désigne pas une Église ni une institution, car l'islam sunnite n'a ni clergé hiérarchisé ni autorité unique qui définirait la doctrine.
Cette absence de centre explique la diversité interne du sunnisme. On y trouve des écoles de droit, des courants théologiques, des confréries soufies et des mouvements de réforme. Mohamed Jamil Cherifi rappelle, dans son étude sur la charia, le hadith et l'ijtihâd, que le terme « orthodoxie » n'a pas en islam le sens qu'il a dans le christianisme, car aucune institution n'y est habilitée à délimiter la vraie doctrine : le consensus des savants joue un rôle de pression sociale plutôt que de condamnation.
Les sunnites partagent les cinq piliers de l'islam et les six piliers de la foi avec les autres courants. Ce qui les distingue du chiisme tient d'abord à la question de la succession du Prophète, puis à la manière de concevoir l'autorité religieuse.
Aux origines du sunnisme : la succession du Prophète
À la mort du Prophète en 632, la communauté de Médine choisit Abû Bakr comme premier calife, c'est-à-dire successeur à la tête de la communauté. 'Umar, 'Uthmân puis 'Alî lui succèdent. Les sunnites les appellent les califes « bien guidés » (râchidûn). Rachid Id Yassine note, dans son article Être sunnite aujourd'hui, que ces hommes n'ont jamais prétendu détenir une autorité religieuse sur toute la communauté : leur rôle était politique, donc contestable et révocable.
La guerre civile (la grande discorde, fitna) qui suit l'assassinat de 'Uthmân oppose 'Alî et Mu'âwiya, notamment à la bataille de Siffîn en 657. Elle voit naître le kharidjisme, dont est issu l'ibadisme, et le parti d'Alî (shî'at 'Alî), d'où vient le chiisme. Selon Id Yassine, le sunnisme serait né de l'esprit de compromis de Hasan, fils d'Alî, qui renonça au califat en 661 en faveur de Mu'âwiya pour préserver l'unité : cette année est appelée sanat al-jamâ'a, l'année du rassemblement. C'est une lecture historique parmi d'autres, qui indique à quel point l'unité de la communauté est au cœur du sens du mot.
Le texte La théorie constitutionnelle dans la tradition sunnite décrit comment les juristes sunnites ont reconstruit une pensée politique à partir de cette période originelle, entre le gouvernement du Prophète à Médine et celui de ses quatre successeurs : choix du dirigeant par la communauté et serment d'allégeance, rôle du consensus, place de la consultation.
Les quatre écoles juridiques sunnites
Le droit sunnite s'organise en quatre écoles, qui se reconnaissent mutuellement. Le hanafisme, fondé sur l'enseignement d'Abû Hanîfa (mort en 767), est dominant en Turquie, en Asie centrale et dans le sous-continent indien. Le malikisme, issu de Mâlik ibn Anas (mort en 795) et de la pratique de Médine, est majoritaire au Maghreb et en Afrique de l'Ouest. Le chaféisme, d'al-Shâfi'î (mort en 820), est répandu en Égypte, en Afrique de l'Est et en Asie du Sud-Est. Le hanbalisme, d'Ahmad ibn Hanbal (mort en 855), domine dans la péninsule Arabique.
Chaque école a ses méthodes pour utiliser les sources et ses solutions sur la prière, le jeûne, les contrats ou la famille. Un musulman suit en général l'école de sa région ou de sa famille, et il est admis, selon les cas, de s'appuyer sur l'avis d'une autre. Mohamed Bajarafil observe, dans son étude sur le consensus, que le désaccord entre les écoles est ancien, que des mots durs ont parfois été échangés entre savants, et que la fixation du début du Ramadan en est un exemple actuel.
Sur le plan du droit, la page Charia, fiqh et halal détaille les sources et les méthodes qui permettent à ces écoles de déduire leurs avis.
Croyances et théologie : ach'arisme, maturidisme et traditionalisme
Les sunnites croient aux six piliers de la foi : Dieu, les anges, les livres, les prophètes, le Jour dernier et le décret divin. Pour exposer ces croyances de façon raisonnée, deux grandes écoles de théologie (kalâm) se sont formées au Xe siècle : l'ach'arisme, du nom d'Abû al-Hasan al-Ash'arî, et le maturidisme, d'al-Mâturîdî. La grande majorité des sunnites se rattache à l'une d'elles. Une troisième approche, dite traditionaliste ou athari, se méfie du raisonnement théologique et s'en tient aux textes ; elle est liée à la tradition hanbalite et inspire le salafisme.
Le sunnisme reconnaît aussi le soufisme comme une dimension de la vie spirituelle, dont les maîtres sont, pour la plupart, sunnites. La Mu'tazila, école rationaliste ancienne, n'est plus suivie par les sunnites, mais certains réformistes se réfèrent à son goût de la raison. Les sunnites divergent sur ces questions, mais s'accordent sur l'essentiel.
Le sunnisme classique recommande aussi la retenue envers les autres musulmans. Déclarer un autre musulman hors de l'islam, le takfîr, est une accusation grave que les juristes classiques encadrent de conditions très strictes.
Les sources de la tradition sunnite : le Coran et les six recueils
Les sunnites placent le Coran au premier rang, puis la Sunna, transmise par les hadiths. Six recueils sont tenus pour canoniques : ceux de Boukhari et de Mouslim (surnommés « les deux Sahîh »), d'Abû Dâwûd, de Tirmidhî, de Nasâ'î et d'Ibn Mâja. Ils ont été composés au IXe siècle, selon une science critique de la chaîne des transmetteurs. Tayeb Chouiref explique cette méthode dans son entretien sur l'authenticité des hadiths.
Id Yassine voit dans cet attachement à la chaîne de transmission le trait propre du sunnisme : il fonde sa légitimité sur le lien direct avec le Prophète par l'isnâd, comme le chiisme le fait par l'imâmat et le soufisme par la silsila, la chaîne initiatique. Les trois courants, écrit-il dans la seconde partie de son article sur le chiisme, cherchent à remonter jusqu'au Prophète.
Pour les sunnites, tout musulman qui réunit les qualités requises peut transmettre un enseignement ; il n'existe pas d'intercesseur obligatoire entre le croyant et Dieu. Cette organisation sans clergé explique aussi le rôle des savants (oulémas) comme référents, sans autorité d'Église.
Sunnisme et chiisme : points communs et différences
Sunnites et chiites partagent le même Coran, la même profession de foi, la prière en direction de la Kaaba, le jeûne du Ramadan, l'aumône et le pèlerinage à La Mecque. Leurs différences portent sur la succession du Prophète, sur l'autorité des imams descendants d'Alî (que les chiites tiennent pour guides désignés et que les sunnites vénèrent sans leur reconnaître cette fonction), sur certains recueils de hadiths et sur des points de pratique.
Le rapprochement entre les deux courants est une préoccupation ancienne. Jaroui Mouhib rappelle, d'après le penseur Zaki al-Mîlâd, trois expériences de rapprochement : l'appel de Jamâl al-Dîn al-Afghânî à l'unité de la communauté dans la revue al-'Urwa al-Wuthqâ en 1884, la « Maison du rapprochement entre les écoles musulmanes » créée au Caire à la fin des années 1940 et active jusqu'en 1972, et la fatwa du cheikh d'al-Azhar Mahmoud Shaltût autorisant les sunnites à suivre l'école jafarite au même titre que les quatre autres.
Guillaume Weill-Raynal présente par ailleurs, dans sa recension de Comprendre l'islam, la lecture que fait Adrien Candiard de l'opposition entre sunnites et chiites, qu'il décrit comme une crise interne au monde musulman. Les différences sont détaillées sur la page Le chiisme.
Être sunnite aujourd'hui : conformisme et réforme
Le sunnisme n'est pas une réalité figée. Rachid Id Yassine pose la question dans son article sur le conformisme et le réformisme : l'histoire des origines a installé un esprit de compromis et de respect de l'ordre établi, qui a pu favoriser la cohésion mais aussi le suivisme.
Cette tension a nourri des mouvements de renouveau, depuis le réformisme du XIXe siècle jusqu'aux courants contemporains. Dans l'espace sunnite coexistent aujourd'hui des confréries soufies, des écoles de droit classiques, des mouvements de réforme et des courants salafistes. Ils sont présentés sur la page Courants contemporains, et le soufisme sur la page Le soufisme.
Chaque musulman sunnite vit donc sa foi au sein d'une grande diversité, qui va de la dévotion populaire à la réflexion savante. C'est pourquoi on ne peut pas résumer « le » sunnisme à un seul visage, ni à une seule actualité. Pour le découvrir, le plus utile est de partir des sources communes (Coran et Sunna), puis de regarder comment chaque école, chaque confrérie et chaque région les a vécues au fil des siècles.













