Charia, fiqh et halalالشريعة

La charia est la « voie » tracée par Dieu pour guider le croyant ; le fiqh est l'effort des juristes pour en déduire des règles concrètes. Entre les deux, une méthode (les sources et l'ijtihâd), des écoles et des avis (les fatwas) qui expliquent pourquoi le droit musulman est pluriel.

Que veut dire « charia » ?

Le mot charia vient d'une racine qui désigne « le chemin qui mène à l'eau », autrement dit, comme le note Mohamed Jamil Cherifi dans son étude sur la charia, le hadith, le qiyâs et l'ijtihâd, la voie qui mène à la source de vie. On le trouve dans le Coran : « Puis Nous t’avons mis sur la voie de l’Ordre [une religion claire et parfaite] » (le mot traduit par « voie » est charî'a) (sourate 45, verset 18).

Pour les musulmans, la charia englobe donc bien plus que des lois : elle couvre la foi, le culte, l'éthique, la vie familiale, les échanges. Cherifi précise que, traduit par « loi », le mot ne désigne pas un produit d'une société ou la propriété d'une institution qui l'appliquerait et la réviserait : c'est un lieu d'interaction entre l'interprétation du Coran et le vécu des croyants dans l'histoire.

La charia n'existe donc pas sous la forme d'un livre unique que l'on pourrait ouvrir et appliquer. Ce que l'on rencontre, ce sont des textes (Coran et hadiths), des méthodes pour les comprendre et des interprétations humaines, qui forment le fiqh. Le droit pénal n'en est qu'une partie ; la plus grande part de la charia concerne le culte, la famille, les contrats et la conduite morale. Son application dans les États dépend de choix politiques propres à chacun, et les pays à majorité musulmane se sont en grande partie dotés de codes modernes, diversement inspirés par le droit musulman.

Quelle différence entre charia et fiqh ?

La charia est la voie révélée ; le fiqh, littéralement la « compréhension », est la science qui en déduit des règles applicables. La première est tenue pour divine dans son principe ; le second est le travail des juristes (fuqahâ'), donc faillible et pluriel. C'est pourquoi on peut dire que « la charia » ne se tranche pas : ce sont les juristes qui, à partir des mêmes textes, parviennent parfois à des avis différents.

La théorie du droit (les usûl al-fiqh) définit comment on déduit une règle. Cherifi présente le système comme reposant sur deux composantes fixes, le Coran et la Sunna, et sur une composante mobile, l'ijtihâd. Il note que les hadiths, à la différence du Coran, ont une part d'incertitude de transmission, d'où la nécessité de la science du hadith pour en apprécier la fiabilité.

L'ouvrage de référence de cette discipline est la Risâla du chaféite al-Shâfi'î, au début du IXe siècle. Le juriste moderne Moustapha Elhalougi rappelle d'ailleurs que, dans le droit musulman réel, les textes du Coran et des hadiths ne forment qu'une partie des sources : les juristes recourent aussi à des principes comme la meilleure option (istihsân), ou à des règles générales telles que « pas de préjudice » et « le doute profite à l'accusé », comme il le montre dans son article sur la notion de charia.

Les sources et les écoles du droit musulman

Pour la majorité des sunnites, quatre sources se classent par force décroissante : le Coran, la Sunna, le consensus (ijmâ') et l'analogie (qiyâs). Quand un cas n'est pas traité par un texte, le juriste raisonne à partir des cas voisins ou des intérêts à préserver. Les chiites duodécimains retiennent le Coran, la Sunna (qui inclut la parole des imams), le consensus et la raison.

Ces méthodes ont donné naissance à des écoles juridiques. Chez les sunnites, les quatre principales portent le nom de leurs fondateurs : Abû Hanîfa (mort en 767) pour les hanafites, Mâlik (mort en 795) pour les malikites, al-Shâfi'î (mort en 820) pour les chaféites et Ahmad ibn Hanbal (mort en 855) pour les hanbalites. Ces écoles se reconnaissent mutuellement : un musulman suit en général celle de sa région, et leurs divergences portent sur des détails de pratique plus que sur les fondements.

Ces différences sont connues et assumées. Mohamed Bajarafil, dans son article sur le non-consensus sur le consensus, rappelle que la divergence de vues entre juristes est, selon lui, une caractéristique ancienne de l'islam, et illustre le sujet par le désaccord sur la manière de déterminer le début du Ramadan. Les écoles sont présentées plus en détail sur la page du sunnisme, et celle du chiisme expose l'école jafarite.

Halal, haram, makruh : les cinq catégories d'actes

Les juristes classent tous les actes humains en cinq catégories. L'acte obligatoire (fard ou wajib), l'acte recommandé (mustahabb), l'acte permis (mubah), l'acte blâmable (makruh) et l'acte interdit (haram). Fethallah Otmani, dans son article sur le halal, explique que les trois premières sont clairement halal, la dernière haram, et que le blâmable, sans être interdit, est à éviter pour qui chemine vers Dieu.

Halal signifie donc « licite », et pas seulement « viande abattue selon le rite ». Le Coran associe d'ailleurs le licite au bon et au pur : « Ô hommes, mangez de ce qui est licite et pur sur la terre » (sourate 2, verset 168). Un hadith rapporté par Boukhari et Mouslim, cité par Otmani, décrit entre le licite clair et l'illicite clair une zone équivoque dont il vaut mieux s'éloigner.

Sur le droit de définir le licite et l'illicite, les juristes sont unanimes : il appartient à Dieu, par le Coran et la Sunna. Le Coran blâme ceux qui déclarent par eux-mêmes « ceci est licite, ceci est illicite » (sourate 16, verset 116). Dans l'alimentation, le principe est la licéité d'origine, sauf ce qui a été expressément interdit. Le détail de ces interdits (animal mort, sang, porc, animal immolé à un autre que Dieu) est traité sur la page Le halal.

Qu'est-ce qu'une fatwa ?

Une fatwa est un avis juridique rendu par un mufti, c'est-à-dire un savant compétent, en réponse à une question précise. Elle n'a pas la force d'un jugement : celui qui la reçoit n'est pas contraint de la suivre, et un autre savant peut donner un avis différent. L'idée d'une « fatwa » comme condamnation ou mot d'ordre est donc une déformation du sens courant du mot.

Il existe des institutions qui émettent des fatwas : le Dar al-Ifta' en Égypte, le Conseil européen de la fatwa et de la recherche pour les musulmans d'Europe. Tayeb Chouiref présente, dans son article sur les fatwas de 'Alî Jum'a, mufti d'Égypte de 2003 à 2013, un juriste qui est aussi un maître spirituel, contre l'opposition supposée entre « mufti » et « soufi ».

La fatwa s'adapte aux situations nouvelles. Elle a ainsi traité des questions médicales, financières ou liées à la vie des musulmans minoritaires. L'article de Khalid Chraibi sur la charia, le riba et la banque aborde, par exemple, l'interdit de l'intérêt (riba), que le Coran condamne (sourate 2, verset 275), et les débats sur la finance qui en découlent.

Ijtihâd et maqâsid : comment le droit évolue

L'ijtihâd est l'effort de réflexion par lequel un juriste qualifié cherche une solution quand les textes ne la donnent pas directement. Le Dr Boudjemâa Haîchour rappelle, dans son article sur l'ijtihâd face aux défis du XXIe siècle, que cet effort s'exerce toujours selon les exigences de son époque et cite Rachid Rida, figure de la Nahda arabe, qui réprouvait l'imitation passive du passé (taqlîd). Les questions modernes, de la procréation médicalement assistée à la génétique, l'illustrent.

Les juristes ont aussi dégagé les finalités de la charia, les maqâsid. Le malikite andalou al-Shâtibî (XIVe siècle) les résume en cinq préservations : la religion, la personne, la raison, la filiation et les biens. Nabil Ennasri montre que ces finalités servent à orienter l'ensemble de la réglementation, et rapporte que certains penseurs contemporains, comme le Dr Abdel-Majid Najar, proposent d'y ajouter la protection de l'environnement.

L'évolution du droit se voit dans les débats sur des sujets de société. Les articles de Khalid Chraibi sur la polygamie rappellent, par exemple, que le Coran la permet à des conditions strictes d'équité (sourate 4, verset 3), que le mufti Muhammad Abduh a ouvert au XIXe siècle une réflexion sur la possibilité de la limiter, et que de nombreux États ont adopté des positions intermédiaires dans leurs codes du statut personnel. Il s'agit de réflexions de juristes, non de positions de la rédaction.

Questions fréquentes

Que signifie la charia ?+

Charia veut dire « voie » ou « chemin ». Pour les musulmans, c'est l'ensemble de ce que Dieu a prescrit pour guider la foi, le culte et la conduite. Ce n'est pas un code unique : les règles précises viennent du travail des juristes, le fiqh.

Quelle est la différence entre la charia et le fiqh ?+

La charia est la voie révélée, le fiqh est la compréhension humaine qui en déduit des règles concrètes. Le fiqh est donc pluriel : les écoles juridiques peuvent aboutir à des avis différents à partir des mêmes textes.

Quelles sont les sources du droit musulman ?+

Pour la majorité des sunnites, ce sont le Coran, la Sunna, le consensus des savants (ijmâ') et l'analogie (qiyâs). L'ijtihâd, l'effort d'interprétation, permet de traiter les cas nouveaux. Les chiites duodécimains ajoutent la parole des imams et donnent un rôle central à la raison.

Une fatwa est-elle obligatoire ?+

Non. Une fatwa est un avis juridique donné par un mufti en réponse à une question. Elle éclaire le croyant, mais ne l'oblige pas, et d'autres savants peuvent répondre différemment.

Combien y a-t-il d'écoles juridiques en islam ?+

Quatre écoles sunnites sont largement suivies : hanafite, malikite, chaféite et hanbalite. Les chiites duodécimains suivent l'école jafarite et les ibadites ont leur propre tradition juridique.

Que sont les maqâsid de la charia ?+

Ce sont les finalités du droit musulman. D'après le juriste al-Shâtibî, elles consistent à préserver cinq choses : la religion, la personne, la raison, la filiation et les biens. Elles servent à orienter l'interprétation des règles.

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