Que signifie ijmâ' ?
Ijmâ' (إجماع) vient de la racine j-m-', « rassembler, réunir », la même que jamâ'a, le groupe, et jâmi', la grande mosquée où l'on se rassemble. Mohamed Bajarafil rappelle, dans Le non-consensus sur le consensus, que le mot a en arabe trois sens : l'accord, la préparation et la détermination. On écrit aussi ijma, idjma ou ijmaa ; la traduction usuelle est « consensus ».
Les spécialistes de la théorie du droit (usûl al-fiqh) en donnent une définition technique : l'accord des savants ayant atteint le degré de l'ijtihâd, au sein de la communauté du Prophète, après sa mort, à une période donnée, sur une question donnée. Al-Ghazâlî retenait une définition plus large : l'accord de toute la communauté sur une question religieuse.
Sur quoi repose l'ijmâ' ?
Le Coran ne parle pas d'ijmâ' sous ce nom. Les juristes invoquent surtout un verset qui menace celui qui « suit un sentier autre que celui des croyants » (sourate 4, verset 115) : s'écarter de l'accord des croyants serait s'écarter du droit chemin. Ils citent aussi le verset qui fait des musulmans « une communauté de justes pour que vous soyez témoins aux gens » (sourate 2, verset 143).
La tradition rapporte une parole du Prophète, connue sous plusieurs versions, selon laquelle sa communauté ne s'accordera pas sur un égarement. Bajarafil note qu'une bonne partie de ces hadiths ont des chaînes de transmission faibles. Éric Chaumont, dans Peut-on qualifier le droit musulman de « coranique » ?, juge l'ijmâ' « la source du fiqh la moins solidement établie », parce que l'argument tiré du verset 115 demande une interprétation.
Les débats sur l'ijmâ'
Pour les quatre écoles sunnites, l'ijmâ' est la troisième source du droit, après le Coran et la Sunna et avant l'analogie (qiyâs). Mais elles divergent sur ses conditions. Pour la majorité, l'accord doit être unanime ; une minorité, dont al-Tabarî, admettait l'accord de la majorité. Les malikites accordent un poids particulier à la pratique des gens de Médine. Les zahirites ne reconnaissent que le consensus des Compagnons. On attribue à l'imam Ahmad ibn Hanbal une mise en garde contre ceux qui proclament l'unanimité sans pouvoir la prouver.
Le principe même a été contesté. Le théologien mu'tazilite al-Nazzâm le rejetait, d'une formule rapportée par Chaumont : « une assemblée d'aveugles ne fait pas un voyant ». Les chiites duodécimains ne reconnaissent l'ijmâ' que s'il inclut l'avis de l'imam infaillible.
On distingue aussi le consensus explicite, où chaque savant exprime son avis, du consensus « tacite » (ijmâ' sukûtî), quand un avis connu n'a pas été contesté ; sa valeur est discutée.
L'ijmâ' aujourd'hui : un mot à manier avec prudence
Les consensus incontestés sont peu nombreux et touchent aux fondements : les cinq prières, le jeûne du Ramadan, l'obligation des ablutions avant la prière. Sur la plupart des questions pratiques, les savants ont divergé dès l'époque des Compagnons. Bajarafil cite le savant chaféite qui intitula son livre La miséricorde de la communauté par la divergence des imams, et rappelle qu'al-Ghazâlî refusait de déclarer mécréant celui qui conteste un consensus, tant sa définition est discutée.
Ce rappel vise un usage courant : invoquer « le consensus » pour clore un débat. Bajarafil le montre à propos du début du Ramadan, souvent présenté comme fixé par consensus sur l'observation de la lune à l'œil nu, alors que des juristes anciens et des instances actuelles admettent le calcul astronomique. Il dénonce aussi la confusion entre consensus et majorité.
Certains penseurs contemporains proposent de faire vivre l'ijmâ' sous la forme d'un ijtihâd collectif, mené par des conseils de savants : c'est la démarche des académies de fiqh et des conseils de fatwa.




