Le soufismeالتصوف

Le soufisme (tasawwuf) est la dimension spirituelle de l'islam : un chemin d'éducation du cœur et de purification de l'âme, transmis de maître à disciple. Il est apparu dans les premiers siècles de l'islam et s'est organisé en confréries à travers tout le monde musulman. Cette page en présente le sens, l'histoire, les pratiques et les grandes figures, avec les analyses publiées par Oumma.

Qu'est-ce que le soufisme ?

Le soufisme désigne la tradition mystique de l'islam. Le mot français traduit l'arabe tasawwuf, dérivé de « sûf », la laine, vêtement attribué aux premiers ascètes. Comme le rappelle Eric Geoffroy dans ses repères pour l'histoire du soufisme, d'autres explications ont été avancées, par exemple l'idée que le soufi est celui que Dieu a purifié des passions de son ego. Le terme lui-même n'apparaît ni dans le Coran ni dans les hadiths, et un maître du XIe siècle résumait que le soufisme « était une réalité sans nom » au temps du Prophète, devenue ensuite « un nom » donné à cette réalité.

Pour ses adeptes, le soufisme n'est pas une religion à part ni un ajout : c'est l'enracinement intérieur de la pratique. Le hadith de Gabriel distingue trois degrés, l'islam (les actes), l'iman (la foi) et l'ihsan (l'excellence, adorer Dieu comme si on Le voyait). Le soufisme se définit comme l'apprentissage de ce troisième degré. Un commentaire d'Oumma sur un ouvrage consacré au sujet insiste ainsi sur le fait qu'il n'y a pas de soufisme sans fidélité aux cinq piliers.

Le vocabulaire du chemin est riche : le disciple (le mourid) travaille sur son nafs, l'âme qui incite à l'excès, pour atteindre la purification du cœur (tazkiya). Les vertus mises en avant sont la patience (sabr), la gratitude (shukr), la sincérité (ikhlas) et la confiance en Dieu (tawakkul).

Les origines et l'histoire du soufisme

Les premières générations de musulmans, marquées par la Révélation, multipliaient la prière, la récitation du Coran et l'invocation. Hadj Habib Hiréche, dans son étude en deux parties, voit dans cette ferveur des débuts un soufisme « avant la lettre ». Aux VIIIe et IXe siècles, des figures d'ascètes se détachent, comme Hasan al-Basri ou Rabi'a al-Adawiyya, puis des maîtres de Bagdad dont Junayd (mort en 910 environ), considéré comme l'une des autorités majeures du soufisme et qui affirmait que sa science s'enracinait dans le Livre et l'enseignement prophétique.

Les siècles suivants sont ceux de la mise par écrit et de l'organisation. Le XIe siècle voit Abu Hamid al-Ghazali (mort en 1111) intégrer le soufisme à la théologie sunnite, comme le raconte Mohamed Chtatou dans son portrait du savant. Aux XIIe et XIIIe siècles apparaissent les premières confréries autour de maîtres comme Abd al-Qadir al-Jilani, et se développe la pensée d'Ibn Arabi (mort en 1240), que le texte d'Oumma sur la diversité et la tolérance invite à relire. La poésie de Jalal al-Din Rumi (mort en 1273) en est une autre expression célèbre.

Au fil du temps, le soufisme a joué un rôle important dans la diffusion de l'islam en Afrique, en Asie centrale et en Asie du Sud, et dans l'enseignement religieux de nombreuses régions.

Confréries et maître spirituel : comment fonctionne une tariqa ?

Une tariqa (« voie ») est une chaîne de transmission initiatique qui relie un maître vivant, de maître en maître, jusqu'au Prophète. Le cheikh guide le disciple qui lui prête allégeance et lui prescrit des pratiques adaptées. Le lieu de rassemblement s'appelle une zawiya ou, selon les régions, un tekke ou un khanqah. Ce rôle de guide est analysé dans l'étude sur la direction spirituelle en islam, qui rappelle que le prototype du maître est le Prophète lui-même et que la direction spirituelle revient à ceux qui en « héritent ».

Plusieurs grandes voies se partagent le monde musulman. La Qadiriyya remonte à Abd al-Qadir al-Jilani. La Shadhiliyya, née au Maghreb au XIIIe siècle autour d'Abu al-Hasan al-Shadhili et très implantée en Égypte, est présentée dans l'article sur la voie soufie dans le monde et dans celui d'Eric Geoffroy sur une des voies-mères du soufisme. On cite aussi la Naqshbandiyya, la Tijaniyya, très présente en Afrique de l'Ouest, la Mevleviyya (les derviches tourneurs, héritiers de Rumi) ou la Mouridiyya au Sénégal.

Le monde confrérique est fluide : une voie-mère peut donner naissance à des branches aux options très différentes, et certaines restent discrètes tandis que d'autres sont très visibles. Ce sont des organisations qui varient beaucoup d'un pays à l'autre.

Quelles sont les pratiques soufies : dhikr, retraite, musique ?

La pratique centrale est le dhikr, le « rappel » de Dieu : répétition de Son nom ou de formules comme la profession de foi, seul ou en assemblée, souvent à heures fixes (le wird, ou litanie quotidienne). Elle s'inscrit dans l'invitation coranique à invoquer Dieu abondamment, comme le verset 41 de la sourate 33. Le dhikr est présenté plus largement dans la page sur les invocations et le dhikr.

S'y ajoutent la lecture du Coran, les prières surérogatoires, le jeûne, parfois la retraite (khalwa) et la compagnie des gens de bien. Certaines voies pratiquent l'audition spirituelle (sama') avec chants et musique, ce qui fait l'objet de débats juridiques : Oumma a publié un entretien avec Jean During, spécialiste de l'audition mystique. Les écoles et les savants divergent sur la licéité de la musique, et les soufis eux-mêmes ne la pratiquent pas tous.

Les maîtres soufis insistent sur un point : le chemin repose sur la loi religieuse et ne la remplace pas. Tayeb Chouiref le montre dans son article sur les fatwas d'Ali Jum'a, en rappelant qu'il y a toujours eu des juristes qui furent aussi des maîtres de la Voie, et que l'opposition entre « mufti » et « soufi » relève du cliché. Sur le plan de la connaissance, plusieurs maîtres affirment que la gustation spirituelle (dhawq) dépasse la raison discursive, thème traité dans l'article sur le dépassement de la raison.

Ghazali, Ibn Arabi, Rumi : les grandes figures

Al-Ghazali est l'un des penseurs les plus influents de l'islam sunnite. Professeur renommé à Bagdad, il quitta sa chaire après une crise spirituelle pour vivre en pauvre soufi. Son Ihya' ulum al-din (« Revivification des sciences de la religion ») réunit droit, éthique et spiritualité. Oumma lui a consacré plusieurs textes : le portrait de Mohamed Chtatou, l'analyse de Tayeb Chouiref sur son « Alchimie du bonheur », ou encore la lecture de son enseignement sur le jeûne du Ramadan.

Ibn Arabi, né à Murcie et mort à Damas en 1240, est le grand théoricien de la métaphysique soufie. Deux sensibilités doctrinales sont décrites par Hadj Habib Hiréche dans la seconde partie de son étude : l'union par l'amour avec maintien de la dualité, et la doctrine de l'« unicité de l'Être » (wahdat al-wujud), associée à Ibn Arabi et à ses disciples, dont l'émir Abdelkader. Cette seconde doctrine a suscité des débats vifs, certains savants l'estimant incompatible avec l'unicité divine, d'autres la défendant.

On peut citer aussi la poésie de Rumi, les textes de Muhammad Hamidullah sur la mystique musulmane (première et seconde partie), et les maîtres maghrébins comme Ahmad al-Alawi, fondateur de la voie Alawiyya à Mostaganem.

Le soufisme est-il critiqué ? Ibn Taymiyya et les débats

Une partie des savants et des courants, notamment salafistes, reproche à certaines pratiques soufies d'être des innovations (bid'a) : vénération des saints, visite des tombes, pratiques collectives, ou certaines formules jugées contraires à l'unicité de Dieu (tawhid). Les soufis répondent qu'ils s'appuient sur le Coran et la Sunna et que leur chaîne de transmission est connue.

Le cas d'Ibn Taymiyya (1263-1328) est souvent évoqué. Qais Assef, dans sa série en deux parties, montre qu'il distinguait l'essence du soufisme, qu'il ne condamnait pas, des pratiques populaires jugées entachées d'ignorance et des « imposteurs ». Il aurait même reconnu un soufisme issu du Prophète et de ses compagnons (suite de l'analyse). Seydi Diamil Niane prolonge cette lecture dans son article sur Ibn Taymiya. D'autres auteurs lisent cette figure différemment, et il s'agit d'un débat de spécialistes.

À l'époque contemporaine, le soufisme fait face à d'autres défis, qu'Eric Geoffroy résume dans son article sur le soufisme contemporain : rapport à la modernité, risque de routine, ouverture au monde.

Le soufisme en France

Eric Geoffroy retrace l'histoire du soufisme en France dans son article sur l'époque médiévale puis sur l'époque contemporaine. Au Moyen Âge, l'Europe latine a traduit les philosophes musulmans mais peu les écrits mystiques. Le soufisme s'implante véritablement au XXe siècle : la voie Alawiyya, fondée par le cheikh algérien Ahmad al-Alawi (mort en 1934), est présente en France depuis les années 1920 et a créé l'association « Les Amis de l'Islam » en 1949. À partir des années 1970, plusieurs groupes issus de la Shadhiliyya, de la Naqshbandiyya, de la Qadiriyya ou de la Tijaniyya s'installent, et des convertis y trouvent souvent leur porte d'entrée vers l'islam.

Le paysage est varié : certaines voies sont discrètes, d'autres organisent des rencontres publiques, des conférences et des cycles de musique spirituelle. Le maître actuel de la voie Alawiyya, le cheikh Khaled Bentounès, vit en France, tandis que la maison-mère reste à Mostaganem, en Algérie. Pour approfondir, voir aussi la page sur l'islam en France.

Questions fréquentes

Le soufisme fait-il partie de l'islam ?+

Pour ses adeptes et pour de nombreux savants sunnites, oui : le soufisme est la dimension spirituelle de l'islam, fondée sur l'ihsan. Certains courants, notamment salafistes, en critiquent des pratiques. Les confréries se rattachent le plus souvent à l'une des écoles juridiques sunnites.

Quelle est la différence entre soufisme et islam ?+

Le soufisme ne se présente pas comme une religion différente mais comme une voie intérieure au sein de l'islam. Il ajoute à la pratique extérieure (prière, jeûne) un travail spirituel guidé par un maître, centré sur la purification du cœur et l'invocation.

Qu'est-ce qu'une confrérie soufie (tariqa) ?+

C'est une voie initiatique qui transmet, de maître en maître, un enseignement et des pratiques (litanies, dhikr) remontant au Prophète. Chaque confrérie a un cheikh, des disciples et des lieux de rassemblement appelés zawiyas.

Que fait-on dans un dhikr soufi ?+

On invoque Dieu en répétant Son nom ou des formules, seul ou en groupe, parfois avec des chants ou des mouvements selon les voies. L'objectif est la présence du cœur auprès de Dieu.

Les derviches tourneurs sont-ils soufis ?+

Oui. Ils appartiennent à la confrérie Mevleviyya, qui se rattache à Jalal al-Din Rumi, poète du XIIIe siècle. Leur danse est une forme d'audition spirituelle propre à cette voie.

Peut-on être soufi et suivre une école juridique ?+

Oui, c'est le cas général : la plupart des soufis suivent l'une des écoles sunnites (malikite, hanafite, chaféite ou hanbalite). De nombreux maîtres ont été à la fois juristes et guides spirituels.

Publicité

Pour approfondir : nos articles de fond

En vidéo

L'actualité du sujet sur Oumma

Mis à jour à chaque publication sur le sujet.

Page rédigée par la rédaction d'Oumma à partir de ses articles, notamment ceux de Eric Geoffroy, Hadj Habib Hiréche, Dr Mohamed Chtatou, Tayeb Chouiref.