Que signifie bid'a ?
Bid'a (بدعة), au pluriel bida', vient de la racine b-d-', qui exprime l'idée de faire exister quelque chose sans modèle antérieur. Le Coran appelle Dieu Badî' : « Il est le Créateur des cieux et de la terre à partir du néant » (sourate 2, verset 117). Le Prophète déclare : « Je ne suis pas une innovation parmi les messagers » (sourate 46, verset 9), c'est-à-dire qu'il n'apporte rien d'inouï par rapport aux prophètes qui l'ont précédé. On écrit aussi bid'ah, bidaa ou bida'a, et on traduit par « innovation ».
Dans le langage religieux, la bid'a est une pratique ou une croyance ajoutée à la religion sans appui dans les sources. Elle s'oppose à la sunna, la voie tracée par le Prophète. Celui qui la pratique est appelé mubtadi'. Le Coran emploie le verbe pour le monachisme des disciples de Jésus : « Le monachisme qu’ils inventèrent, Nous ne le leur avons nullement prescrit » (sourate 57, verset 27).
Tous les savants s'accordent sur un point : la question ne concerne que le culte et la croyance. Les nouveautés de la vie courante, techniques, objets, usages sociaux, ne sont pas des bid'a au sens religieux ; elles relèvent du licite ou de l'illicite selon leur contenu.
Que disent les hadiths sur l'innovation ?
Trois hadiths reviennent dans tous les débats. Selon un récit d'Aïcha rapporté par Boukhari et Muslim, celui qui introduit dans « notre affaire », la religion, ce qui n'en fait pas partie voit sa pratique rejetée. Selon un sermon rapporté par Muslim d'après Jâbir, le Prophète disait que les pires choses sont les nouveautés et que toute innovation est égarement. Enfin, un récit de Jarîr, rapporté aussi par Muslim, promet une récompense à celui qui instaure dans l'islam une bonne pratique (sunna hasana) et la charge des fautes à celui qui en instaure une mauvaise.
Le calife Omar joue un rôle clé dans la discussion. Selon Boukhari, quand il réunit les fidèles derrière un seul imam pour la prière nocturne du Ramadan, les tarawih, il qualifia cette organisation de bonne innovation. Chaque camp lit ce mot à sa manière.
Bonne et mauvaise innovation : le débat des savants
Pour une majorité de juristes, l'innovation se juge à son contenu. Al-Shâfi'î distinguait celle qui contredit le Coran, la Sunna ou le consensus, appelée égarement, et celle qui apporte un bien sans rien contredire, qui n'est pas blâmable. Al-'Izz ibn 'Abd al-Salâm a réparti les innovations entre les cinq statuts du droit, de l'obligatoire à l'interdit ; al-Nawawî et Ibn Hajar l'ont suivi. Dans cette lecture, le « toute » du hadith de Jâbir vise toute innovation contraire aux principes. Mohammed Moussaoui défend cette position dans « Innovation n'est pas toujours égarement ! », en citant la mise par écrit du Coran ou l'ajout des points diacritiques, et Ahmed Elouazzani dans « Les innovations Bid'aa ou le diktat de la pensée unique ».
Une autre lecture tient que toute innovation dans le culte est blâmable. L'Andalou al-Shâtibî (mort en 1388), malikite, définit la bid'a comme une voie inventée qui imite la Loi religieuse pour adorer Dieu davantage ; ce que d'autres appellent « bonne innovation » relève pour lui de l'intérêt général (maslaha) ou d'une sunna déjà existante. Ibn Taymiyya et, aujourd'hui, le salafisme insistent sur cette position : le mot d'Omar serait à prendre au sens de la langue, puisque le Prophète avait déjà prié les tarawih en groupe.
Des pratiques discutées
Le débat porte sur des usages précis, jugés louables par les uns et blâmables par les autres. Le plus connu est la célébration du Mawlid, l'anniversaire du Prophète, attestée chez les Fatimides selon certaines sources, puis à Irbil au début du XIIIe siècle : Jalâl al-Dîn al-Suyûtî y voyait une « innovation louable », que d'autres savants rejettent. S'y ajoutent la récitation collective du Coran, comme la lecture du hizb au Maghreb, le dhikr en groupe, l'usage du chapelet ou certaines formules ajoutées après la prière.
Le mot sert aussi d'arme dans les polémiques : accuser une pratique de bid'a revient souvent à disqualifier ceux qui la suivent. Les savants des deux camps rappellent pourtant qu'il s'agit de questions où la divergence est ancienne. Voir aussi le sunnisme et les courants contemporains.



