Qiyâs

قياس

Prononciation : qiyās · Autres graphies : qiyas, kiyas, analogie

Définition

Qiyâs : Raisonnement par analogie : étendre à un cas nouveau la règle posée par un texte pour un cas semblable, en raison d'une cause commune. Les quatre écoles sunnites l'admettent, tandis que le chiisme duodécimain lui préfère le raisonnement (ʿaql).

Que signifie qiyâs ?

Qiyâs (قياس) est le nom verbal de qâsa, « mesurer », de la racine q-y-s. Faire un qiyâs, c'est mesurer une chose à l'aune d'une autre, d'où les sens de comparaison et d'analogie. La même racine donne miqyâs, l'instrument de mesure : le célèbre nilomètre du Caire, qui mesurait la crue du Nil, s'appelle al-Miqyâs. On écrit aussi qiyas, qiass ou kiyas, selon la transcription.

Le mot a trois emplois savants. En droit, il désigne le raisonnement par analogie, objet de cette page. En grammaire, la règle régulière qu'on peut appliquer à de nouveaux mots. En logique, les traducteurs d'Aristote l'ont choisi pour rendre le syllogisme. Ces sens partagent l'idée d'un raisonnement qui part d'un cas connu.

Pour une présentation complète des formes de qiyâs, de leur histoire et du débat sur la « fermeture de la porte de l'ijtihâd », l'article de Mohamed Jamil Cherifi Qu'est-ce que le qiyâs (déduction par analogie) ? reste la référence d'Oumma.

Comment fonctionne le qiyâs ?

Les juristes décomposent le raisonnement en quatre éléments : le cas d'origine (asl), réglé par un texte ; le cas nouveau (far'), sur lequel le texte se tait ; la règle (hukm) du cas d'origine ; et la cause ('illa), la raison de cette règle, que l'on retrouve dans le cas nouveau.

L'exemple le plus cité est celui du vin. Le Coran interdit le khamr (sourate 5, verset 90) ; la cause de l'interdit est l'ivresse ; toute substance qui enivre reçoit donc le même statut. Ahmadou M. Kanté l'explique dans L'islam en lutte contre la drogue : c'est par le qiyâs que les juristes rangent les stupéfiants parmi ce qui est « assimilable au khamr ». Autre exemple : le Coran demande de laisser « tout négoce » à l'appel de la prière du vendredi (sourate 62, verset 9) ; les juristes étendent la règle aux autres contrats qui détournent de la prière.

Le qiyâs ne crée donc pas de règle : il découvre, à partir d'un indice donné par la Loi, la règle d'un cas qu'elle n'a pas nommé. Éric Chaumont le souligne dans son article sur le droit musulman : le raisonnement doit reposer sur un élément du texte, non sur une intuition, pour ne pas introduire l'arbitraire dans la loi.

Sur quoi repose le qiyâs, et qui le refuse ?

Pour la majorité des sunnites, le qiyâs est la quatrième source du droit, après le Coran, la Sunna et le consensus (ijmâ'). Al-Shâfi'î, fondateur de la théorie du droit (usûl al-fiqh), allait jusqu'à identifier l'effort d'interprétation (ijtihâd) au qiyâs. Ses partisans invoquent l'exhortation coranique « Tirez-en une leçon, ô vous qui êtes doués de clairvoyance » (sourate 59, verset 2), le récit de Mu'âdh ibn Jabal envoyé au Yémen avec la mission de juger par son propre effort quand les textes se taisent, et surtout la pratique des Compagnons. Chaumont note que la majorité a fini par fonder le qiyâs sur ce dernier argument, l'accord des Compagnons.

Les écoles ne l'emploient pas avec la même ampleur. Les hanafites le pratiquent largement mais peuvent l'écarter au profit de l'équité (istihsân) ; on prête à Ahmad ibn Hanbal la règle de lui préférer un hadith, même faible. L'école zahirite, dont l'Andalou Ibn Hazm fut le grand représentant, le rejetait. Les chiites duodécimains le refusent aussi et lui préfèrent le raisonnement rationnel ('aql), comme le rappelle la page Charia, fiqh et halal.

Qiyâs et termes voisins

Le qiyâs n'est pas l'opinion libre. Les premiers juristes distinguaient le ra'y, avis personnel, du ra'y char'î, raisonnement encadré par la Loi, dont le qiyâs est la forme la plus rigoureuse. L'ijtihâd est l'effort d'interprétation en général ; le qiyâs en est un outil. L'istihsân, préférence juridique, et la maslaha, intérêt général, sont d'autres outils, plus discutés. Enfin la 'illa, la cause légale, ne se confond pas avec la hikma, la sagesse de la règle : l'ivresse est la cause de l'interdit du vin, la protection de la raison en est la sagesse.

Le qiyâs sert aujourd'hui pour les questions nouvelles : statut des drogues de synthèse, calcul de la zakât sur les billets de banque par analogie avec l'or et l'argent, comme l'explique l'article d'Oumma sur le nissâb.

Dans le Coran

  • Coran

    « O les croyants! Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées, les flèches de divination ne sont qu’une abomination, œuvre du Diable. Ecartez-vous en, afin que vous réussissiez. »

    Sourate 5, verset 90 →
  • Coran

    « C’est Lui qui a expulsé de leurs maisons, ceux parmi les gens du Livre qui ne croyaient pas, lors du premier exode. Vous ne pensiez pas qu’ils partiraient, et ils pensaient qu’en vérité leurs forteresses les défendraient contre Allah. Mais Allah est venu à eux par où ils ne s’attendaient point, et a lancé la terreur dans leurs cœurs. Ils démolissaient leurs maisons de leurs propres mains, autant que des mains des croyants. Tirez-en une leçon, ô vous qui êtes doués de clairvoyance. »

    Sourate 59, verset 2 →

Traduction de Muhammad Hamidullah.

Pour comprendre en détail : Charia, fiqh et halal

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le qiyas en islam ?+

Le qiyâs est le raisonnement par analogie des juristes musulmans. Quand un cas nouveau n'est pas traité par le Coran ou la Sunna, on lui applique la règle d'un cas semblable, à condition qu'ils partagent la même cause. Pour la majorité des sunnites, c'est la quatrième source du droit après le Coran, la Sunna et le consensus. L'article Qu'est-ce que le qiyâs ? le présente en détail.

Quel est un exemple de qiyas ?+

L'exemple classique est celui du vin. Le Coran interdit le khamr (sourate 5, verset 90) ; la cause de l'interdit est l'ivresse. Par analogie, toute boisson ou substance qui enivre, y compris les drogues, reçoit le même statut d'interdit. Le cas d'origine est le vin, le cas nouveau la drogue, la règle l'interdiction, la cause commune l'ivresse.

Quels sont les quatre piliers du qiyas ?+

Les juristes en distinguent quatre : le cas d'origine (asl), réglé par un texte ; le cas nouveau (far'), sur lequel le texte se tait ; la règle (hukm) du cas d'origine ; et la cause ('illa), présente dans les deux cas, qui justifie d'étendre la règle. Si la cause n'est pas établie, l'analogie n'est pas valable.

Quelle est la différence entre qiyas et ijma ?+

L'ijmâ' est le consensus des savants d'une époque sur une règle ; le qiyâs est un raisonnement qui étend une règle à un cas nouveau. Le premier est un accord collectif, le second un raisonnement que chaque juriste qualifié peut mener. Dans l'ordre classique des sources sunnites, l'ijmâ' vient en troisième position et le qiyâs en quatrième.

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