Que signifie takfîr ?
Takfîr (تكفير) est le nom verbal de kaffara, forme intensive de la racine k-f-r, qui signifie à l'origine « couvrir, cacher » : le paysan qui recouvre la graine de terre est appelé kâfir dans l'arabe ancien. Le mécréant (kufr) est celui qui « couvre » la vérité ou le bienfait reçu. Le takfîr est l'acte de déclarer quelqu'un kâfir, c'est-à-dire de prononcer qu'une personne qui se dit musulmane est en réalité sortie de l'islam. Le français le traduit par « excommunication » ou « anathème », faute de mieux, car l'islam sunnite n'a pas d'Église pour excommunier.
Le même verbe a dans le Coran un tout autre sens : « effacer » les fautes. Le Coran dit aux croyants : « Si vous craignez Allah, Il vous accordera la faculté de discerner (entre le bien et le mal), vous effacera vos méfaits et vous pardonnera » (sourate 8, verset 29), et l'expiation d'un serment rompu s'appelle kaffâra (sourate 5, verset 89). Le sens d'« accusation de mécréance » s'est imposé plus tard, avec les querelles théologiques.
De takfîr dérivent l'adjectif takfiri et le mot takfirisme, employés en français pour les groupes qui pratiquent cette excommunication, souvent pour justifier la violence.
Que disent le Coran et la tradition ?
Le Coran met en garde contre le jugement hâtif sur la foi d'autrui. Il demande aux combattants de ne pas dire « Tu n'es pas croyant » à quiconque leur adresse le salut de l'islam, et de « voir bien clair » avant d'agir (sourate 4, verset 94), en leur rappelant qu'ils étaient eux-mêmes ainsi auparavant. Il interdit aussi de se lancer des sobriquets injurieux entre croyants (sourate 49, verset 11). Et il excuse celui qui renie sa foi sous la contrainte tant que son cœur reste croyant (sourate 16, verset 106) : la parole seule ne suffit pas à juger.
La tradition prophétique est plus directe. Selon un hadith rapporté par Boukhari et Muslim, celui qui dit à son frère « ô mécréant » fait retomber ce mot sur l'un des deux : si l'accusé ne le mérite pas, l'accusation revient sur son auteur. Un autre récit rapporte que le Prophète reprocha vivement à Usâma ibn Zayd d'avoir tué au combat un homme qui venait de prononcer la profession de foi, en lui demandant s'il avait ouvert son cœur pour savoir s'il était sincère.
Les garde-fous des savants classiques
Le sunnisme s'est construit en partie contre le takfîr. Sa doctrine pose qu'un musulman qui commet un péché, même grave, reste musulman, tant qu'il ne déclare pas licite ce que Dieu a interdit. La profession de foi de l'imam al-Tahâwî (mort en 933), enseignée dans toutes les écoles, le formule ainsi : on ne déclare mécréant aucun des « gens de la qibla » pour un péché.
Les juristes ont ajouté des conditions. Il faut que l'acte ou la parole soit clairement de la mécréance, que la personne sache ce qu'elle dit, ne soit pas contrainte, et n'agisse pas par une interprétation, même erronée, des textes. Ils distinguent juger un acte (« cette parole est de la mécréance ») et juger une personne précise, ce qui demande d'établir toutes ces conditions. Le doute profite à l'accusé : al-Ghazâlî (mort en 1111) jugeait plus grave l'erreur de déclarer mécréant un musulman que celle de laisser dans l'islam un mécréant.
Enfin, le takfîr d'une personne précise relève d'un juge ou d'un savant qualifié, jamais d'un particulier. C'est pourquoi la plupart des musulmans ignorent ce mot dans leur vie religieuse.
Des kharidjites aux mouvements takfiristes
Les premiers à faire du takfîr un programme furent les kharidjites, apparus en 657 après la bataille de Siffîn. Omero Marongiu-Perria explique, dans Qu'est-ce qu'un musulman ?, qu'ils tenaient tout auteur d'un péché capital pour sorti de la foi et excommuniaient ainsi l'immense majorité des croyants. Mohamed Talbi, dans Le concept de commanderie du bien, cite les plus radicaux, les azraqites, qui excommuniaient tous ceux qui ne les rejoignaient pas et massacraient leurs opposants.
Au XIIIe siècle, Ibn Taymiyya jugea que les souverains mongols, convertis mais gouvernant hors de la loi musulmane, pouvaient être combattus. Abdallah Thomas Milcent rappelle, dans sa critique d'un livre sur les Frères musulmans, que cette fatwa visait un cas précis, et que Sayyid Qutb l'a transposée aux dirigeants égyptiens du XXe siècle. Après lui, des groupes comme Takfir wal-Hijra en Égypte, puis al-Qaïda et l'organisation État islamique, ont étendu l'accusation à des sociétés entières, pour justifier attentats et massacres de musulmans. Les spécialistes parlent alors de takfirisme.
Le rejet du takfîr aujourd'hui
Face à ces dérives, des institutions musulmanes ont rappelé les limites classiques. Le Message d'Amman, lancé en Jordanie en 2004 et approuvé en 2005 par des centaines de savants de nombreux pays, a déclaré qu'il était interdit de déclarer mécréant un adepte de l'une des écoles juridiques reconnues, sunnites, chiites ou ibadite (madhhab).
En Tunisie, le président Moncef Marzouki souhaitait en 2012 une clause constitutionnelle pénalisant le takfîr, qu'il décrivait comme une méthode de négation politique de l'autre ; la Constitution de 2014 a engagé l'État à interdire ces accusations. En France, la Charte des principes pour l'islam de France, adoptée en 2021 par plusieurs fédérations du Conseil français du culte musulman, engage ses signataires à lutter contre « l'idéologie du takfir », présentée comme « souvent le prélude à la légitimation du meurtre ».
La page Le sunnisme replace ce refus dans la tradition sunnite de retenue envers les autres musulmans.
Takfîr, kufr, ridda : ne pas confondre
Le kufr est la mécréance elle-même ; le takfîr est le jugement qui l'attribue à quelqu'un. La ridda est l'apostasie, le fait de quitter l'islam ; le takfîr prétend constater une ridda chez quelqu'un qui, lui, affirme rester musulman. Le chirk, l'association à Dieu, et le nifâq, l'hypocrisie, sont d'autres notions que les takfiristes manient pour accuser, alors que le Coran réserve à Dieu le jugement des cœurs.
Le takfîr n'a rien à voir non plus avec le fait de constater qu'un non-musulman n'adhère pas à l'islam : il vise des musulmans.





