Que signifie chirk ?
Chirk (شرك), que l'on écrit aussi shirk, est le nom verbal de la racine ch-r-k, qui exprime l'idée de partage et d'association. En arabe courant, la même racine donne charîk, « associé » ou « partenaire », et charika, « société » au sens commercial. Appliqué à la foi, le chirk consiste à donner à Dieu un associé (charîk) : un autre être que l'on adore, que l'on invoque ou à qui l'on attribue un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu.
Celui qui le commet est un mouchrik (pluriel mouchrikoûn), terme que les traductions rendent par « associateur », « associant » ou « polythéiste ». Le chirk est l'exact opposé du tawhid, l'affirmation de l'unicité de Dieu, et la première moitié de la chahada, « il n'y a de divinité que Dieu », est d'abord une négation de tout associé.
La traduction par « polythéisme » est commode mais incomplète. Le chirk ne se limite pas au culte de plusieurs dieux : il couvre aussi le fait de vénérer une créature, de lui prêter des pouvoirs divins ou de rechercher autre chose que Dieu dans un acte d'adoration. Le mot n'a aucun rapport avec l'association au sens du droit français, malgré les recherches qui confondent les deux sens.
Que dit le Coran sur le chirk ?
La racine ch-r-k revient 168 fois dans le Coran, ce qui donne la mesure de la question. Le texte fait du chirk la faute suprême : « Certes Allah ne pardonne pas qu’on Lui donne quelqu’associé. A part cela, Il pardonne à qui Il veut. Mais quiconque donne à Allah quelqu’associé commet un énorme péché » (sourate 4, verset 48), un avertissement repris presque mot pour mot au verset 116. Le sage Luqmân le résume pour son fils : « ne donne pas d’associé à Allah, car l’association à [Allah] est vraiment une injustice énorme » (sourate 31, verset 13).
Le Coran vise d'abord les polythéistes de La Mecque. Il note qu'ils reconnaissaient Allah comme créateur mais Lui associaient des divinités censées intercéder : « Et la plupart d’entre eux ne croient en Allah, qu’en lui donnant des associés » (sourate 12, verset 106). Le chirk n'est donc pas forcément le refus de Dieu ; c'est le refus de Le reconnaître comme seul digne d'adoration.
Le Coran élargit la notion. Il reproche à certains d'avoir pris « leurs rabbins et leurs moines, ainsi que le Christ fils de Marie, comme Seigneurs en dehors d’Allah » (sourate 9, verset 31). Il distingue pourtant les « gens du Livre », juifs et chrétiens, des « associateurs » (sourate 98, verset 1), et la majorité des juristes en tirent des règles différentes : un musulman peut épouser une chrétienne ou une juive (sourate 5, verset 5), non une polythéiste (sourate 2, verset 221).
Le chirk est-il impardonnable ?
La question revient souvent, car deux passages semblent se contredire. La sourate 4 dit que Dieu ne pardonne pas le chirk ; la sourate 39 dit : « Car Allah pardonne tous les péchés » (sourate 39, verset 53). Les commentateurs les concilient de façon presque unanime : le verset 48 de la sourate 4 vise celui qui meurt en associant, sans s'être repenti ; le verset 53 de la sourate 39 s'adresse à celui qui revient vers Dieu de son vivant.
Le Coran le dit d'ailleurs à propos de fautes graves, dont l'invocation d'autres divinités : « sauf celui qui se repent, croit et accomplit une bonne œuvre; ceux-là Allah changera leurs mauvaises actions en bonnes » (sourate 25, verset 70). L'histoire de l'islam le confirme : la plupart des premiers compagnons du Prophète avaient été polythéistes avant leur conversion.
Dans Les grands péchés, l'imam Ibrahim Halitim place le chirk en tête des péchés capitaux (kabâ'ir) et rappelle le hadith rapporté par Boukhari où le Prophète, interrogé sur les plus grands péchés, cite d'abord l'association, puis la désobéissance aux parents et le faux témoignage.
Grand chirk et petit chirk : quelle différence ?
Les savants distinguent deux degrés. Le grand chirk (chirk akbar) consiste à adorer un autre que Dieu, à L'invoquer à côté d'autres puissances, à attribuer à une créature la création, la connaissance de l'invisible ou le pouvoir de décider du sort des hommes. Pour tous les courants, il fait sortir de l'islam celui qui le commet en connaissance de cause.
Le petit chirk (chirk asghar) ne fait pas sortir de la religion mais reste un péché grave. L'exemple type est le riyâ', l'ostentation : prier ou donner pour être vu. Un hadith rapporté par l'imam Ahmad fait dire au Prophète que ce qu'il craint le plus pour sa communauté est le « petit chirk », et qu'il s'agit de l'ostentation. On y range aussi le fait de jurer par autre que Dieu, d'après un hadith rapporté par Abû Dâwûd et Tirmidhi. Certains auteurs parlent encore de chirk caché (chirk khafî) pour la vanité spirituelle, l'attachement excessif aux biens ou le fait de compter sur les causes en oubliant Dieu.
Cette distinction explique pourquoi la sincérité de l'intention, l'ikhlâs, est présentée comme le remède du chirk : le Coran demande au croyant de n'associer « dans son adoration aucun autre à son Seigneur » (sourate 18, verset 110).
Amulettes, main de Fatma, fêtes : où commence le chirk ?
Beaucoup de questions concrètes portent sur des objets ou des coutumes. Un hadith rapporté par l'imam Ahmad condamne le fait de suspendre une amulette (tamîma) pour se protéger, et la plupart des savants y voient du chirk lorsque l'on attribue à l'objet lui-même le pouvoir de protéger. La main de Fatma, ou khamsa, est un symbole antérieur à l'islam, répandu au Maghreb et partagé avec la tradition juive. Les savants qui la jugent interdite visent la croyance qu'elle écarte le mauvais œil ; d'autres admettent qu'on la porte comme simple bijou ou motif décoratif, sans lui prêter aucun pouvoir.
La même logique s'applique aux fêtes d'origine païenne. L'article d'Oumma Islam et Halloween rapporte que des universitaires musulmans britanniques déconseillent d'y participer au nom du tawhid, tandis que d'autres, comme le Dr Shabir Ally, plaident pour une approche plus souple auprès des jeunes.
Le culte rendu à la Kaaba est souvent cité comme contre-exemple : les musulmans se tournent vers elle sans l'adorer, et le calife Omar disait n'embrasser la pierre noire que parce qu'il avait vu le Prophète le faire.
Qui décide de ce qui est chirk ? Les divergences
Sur le principe, tous les musulmans s'accordent. Les désaccords portent sur certaines pratiques. Le wahhabisme, à la suite de Muhammad ibn 'Abd al-Wahhâb et de son Livre du tawhid, range dans le chirk la demande d'intercession adressée à un saint défunt, certains rites sur les tombes ou le recours à un intermédiaire dans l'invocation (tawassul). La plupart des savants ach'arites et soufis répondent que demander à Dieu par l'honneur d'un prophète ou d'un saint n'est pas adorer ce dernier, et que la visite des tombes est une pratique de la Sunna.
Ces débats ont un enjeu grave : accuser un musulman de chirk revient souvent à l'exclure de la religion, ce que l'on appelle le takfîr. Les juristes classiques entouraient cette accusation de conditions strictes : connaissance, intention, absence d'excuse ou d'interprétation.
Il faut enfin distinguer le chirk du kufr. Le kufr est le rejet de la foi ou l'ingratitude envers Dieu ; le chirk est l'association d'autres êtres à Lui. Tout chirk majeur est une forme de kufr, mais tout kufr n'est pas un chirk : l'athée qui nie Dieu est dans le kufr sans rien Lui associer.



