Que signifie kufr ?
Kufr (كفر) vient de la racine arabe k-f-r, dont le sens premier est « couvrir », « cacher ». Les lexicographes arabes rappellent que l'on appelait kâfir le cultivateur, parce qu'il recouvre la graine de terre, et la nuit, parce qu'elle couvre toute chose de son obscurité. Le Coran garde une trace de ce sens concret : dans le verset 20 de la sourate 57, le mot kuffâr, rendu par « cultivateurs », désigne ceux que la végétation émerveille.
Au sens religieux, le kufr est le fait de couvrir la vérité que l'on a reçue : la nier, la rejeter ou refuser de la reconnaître. Celui qui s'y tient est un kâfir (pluriel kuffâr ou kâfirûn), mot que l'on traduit par « mécréant », « incroyant » ou « infidèle ». Il s'oppose à l'îmân, la foi.
La même racine donne kaffâra, l'expiation, ce qui « couvre » une faute, par exemple après un serment rompu (sourate 5, verset 89). Le Coran emploie aussi le verbe kaffara lorsque Dieu efface les méfaits des croyants.
Le kufr dans le Coran : incroyance et ingratitude
La racine k-f-r revient 525 fois dans le Coran, ce qui en fait l'un des termes centraux du vocabulaire religieux. Le nom kufr y figure 37 fois, le verbe kafara près de 290 fois.
Le premier sens est l'incroyance face au message des prophètes. Mais le Coran l'emploie aussi pour l'ingratitude, en l'opposant à la reconnaissance, le shukr : « Si vous êtes reconnaissants, très certainement J'augmenterai [Mes bienfaits] pour vous. Mais si vous êtes ingrats, Mon châtiment sera terrible » (sourate 14, verset 7). Le mot « ingrats » traduit ici un verbe de la racine k-f-r, comme dans « Remerciez-Moi et ne soyez pas ingrats envers Moi! » (sourate 2, verset 152).
Le kufr peut même être positif. Le verset « Nulle contrainte en religion » précise que « quiconque mécroit au Rebelle tandis qu'il croit en Allah saisit l'anse la plus solide » (sourate 2, verset 256) : rejeter les fausses divinités est la condition de la foi. Le Coran laisse enfin ce choix à la conscience : « Quiconque le veut, qu'il croie, quiconque le veut qu'il mécroie » (sourate 18, verset 29).
Les degrés du kufr selon les savants
Les théologiens sunnites distinguent deux niveaux. Le kufr majeur (kufr akbar) fait sortir de l'islam : nier l'existence de Dieu, la prophétie de Muhammad ou un fondement connu de tous. Le kufr mineur (kufr asghar) qualifie un péché grave sans en faire un acte d'apostasie. Boukhari a d'ailleurs intitulé un chapitre de son recueil « l'ingratitude envers l'époux, et un kufr qui n'est pas le kufr », reprenant une formule attribuée à Ibn Abbas à propos du verset 44 de la sourate 5.
Le Coran excuse celui qui renie sa foi sous la contrainte « alors que son cœur demeure plein de la sérénité de la foi » (sourate 16, verset 106). Il ouvre aussi la porte du retour : « Dis à ceux qui ne croient pas que, s'ils cessent, on leur pardonnera ce qui s'est passé » (sourate 8, verset 38).
L'essayiste Fouad Nohra résume cette gradation dans un article d'Oumma, Le Christ dans l'Islam et le débat islamo-chrétien : le kufr est « le voile de l'ignorance et du renoncement face à la vérité », il connaît des degrés, et il qualifie davantage les actes et les croyances d'une personne à un moment donné que des communautés entières.
Kufr, chirk, nifâq, takfîr : ne pas confondre
Le chirk est l'association d'autres êtres à Dieu ; c'est une forme de kufr, mais tout kufr n'est pas du chirk : nier Dieu sans lui donner d'associé relève du kufr. Le nifâq est l'hypocrisie, qui consiste à afficher la foi en gardant le kufr dans le cœur ; le Coran le juge plus sévèrement encore.
Le takfîr est l'acte de déclarer qu'un musulman est devenu kâfir. Les écoles juridiques l'ont entouré de conditions strictes, et les groupes qui en font un usage large sont qualifiés de takfiri par leurs adversaires. Oumma a rappelé dans De Guantanamo à Digne que le takfîr revient à dénier à l'autre son appartenance à la communauté pour le priver de ses droits.
En français, le pluriel kouffar circule comme une insulte dans certains milieux. Les textes classiques, eux, emploient le mot comme une catégorie théologique : les juifs et les chrétiens y sont d'ailleurs le plus souvent désignés comme « gens du Livre » (ahl al-kitâb), une catégorie distincte. Le mot français cafre, ancien nom donné aux populations d'Afrique australe, vient de l'arabe kâfir par l'intermédiaire du portugais.

