Que signifie nifâq ?
Nifâq (نفاق) est le mot arabe pour l'hypocrisie religieuse. Celui qui la pratique est un munâfiq (منافق, féminin munâfiqa, pluriel munâfiqûn). En arabe courant, c'est aussi le mot ordinaire pour l'hypocrisie au sens moral, ce qui explique les recherches « hypocrisie en arabe ».
Le terme vient de la racine n-f-q. Un nafaq est un tunnel, une galerie souterraine : le Coran emploie ce mot quand il évoque l'idée de « chercher un tunnel à travers la terre » (sourate 6, verset 35). Les lexicographes arabes rattachent nifâq à l'image du terrier de la gerboise, qui a une entrée visible et une sortie cachée par laquelle l'animal s'échappe. L'hypocrite entre dans l'islam par une porte et en sort par une autre.
La même racine donne infâq, la dépense, le fait de dépenser ses biens dans la voie de Dieu : un mot fréquent dans le Coran, sans lien de sens avec l'hypocrisie.
Que dit le Coran sur les hypocrites ?
Les mots de cette famille qui désignent l'hypocrisie (munâfiq, munâfiqa, nifâq) reviennent 37 fois dans le Coran, presque toujours dans des sourates révélées à Médine. C'est là qu'apparaît le phénomène : une fois l'islam devenu la force dominante de la ville, certains s'y rallient en apparence sans y adhérer. La tradition associe ce groupe à Abdallah ibn Ubayy, notable médinois que le Prophète traita jusqu'à sa mort comme un musulman.
La sourate 63, al-Munâfiqûn, s'ouvre sur leur portrait : « Quand les hypocrites viennent à toi, ils disent: «Nous attestons que tu es certes le Messager d'Allah» Allah sait que tu es vraiment Son messager; et Allah atteste que les hypocrites sont assurément des menteurs » (sourate 63, verset 1). Dès le début de la sourate 2, treize versets les décrivent : ceux qui disent croire en Dieu et au Jour dernier « tandis qu'en fait, ils n'y croient pas » (sourate 2, verset 8).
Le Coran leur reproche la duplicité, la prière faite « avec paresse et par ostentation envers les gens » (sourate 4, verset 142) et le retrait au moment de la bataille d'Uhud, où « ils disaient de leurs bouches ce qui n'était pas dans leurs cœurs » (sourate 3, verset 167). Son jugement est sévère : « Les hypocrites seront, certes, au plus bas fond du Feu » (sourate 4, verset 145).
Les signes de l'hypocrite selon la tradition
Le hadith le plus cité sur le sujet est rapporté par Boukhari et Muslim : les signes de l'hypocrite sont au nombre de trois, il ment quand il parle, il manque à sa promesse quand il promet, et il trahit quand on lui confie un dépôt. Une autre version ajoute un quatrième trait : il dépasse les bornes quand il se querelle.
À partir de ces textes, les savants distinguent deux formes. Le nifâq de croyance (nifâq i'tiqâdî) consiste à cacher l'incroyance sous une apparence de foi : c'est une forme de kufr, celle que vise le Coran. Le nifâq de comportement (nifâq 'amalî) désigne les traits du hadith, mensonge, promesse non tenue, trahison, chez quelqu'un qui croit sincèrement : c'est un péché, pas une sortie de l'islam.
Cette seconde forme inquiétait les plus pieux. Selon un récit souvent rapporté, le calife Omar demanda à Hudhayfa ibn al-Yamân, compagnon à qui le Prophète avait confié le nom des hypocrites, s'il figurait sur cette liste. Un commentaire du Coran publié par Oumma en 2024 lit cet épisode comme le signe d'une « fracture » intérieure, difficile à déceler, entre l'être et le paraître.
Nifâq, kufr et riyâ' : les nuances
Le kufr est l'incroyance déclarée ; le nifâq est l'incroyance cachée. Le riyâ', l'ostentation, consiste à accomplir un acte d'adoration pour être vu : la tradition le range parmi les comportements d'hypocrite, à l'opposé de l'ikhlâs, la sincérité.
Le Coran réserve à Dieu la connaissance des cœurs : à propos des hypocrites de Médine, il dit « Tu ne les connais pas mais Nous les connaissons » (sourate 9, verset 101). Les juristes en ont tiré une règle : on juge les gens sur ce qu'ils montrent, et l'accusation d'hypocrisie ne fonde aucune sanction. Un article d'Oumma de 2006, Islam, république, humanisme, met en garde contre la « stigmatisation obsessionnelle de l'hypocrite », qui peut mener un groupe de « purs » à déclarer la société entière mécréante, comme l'ont fait certains mouvements du takfîr.


