Que signifie nafs ?
Nafs (نفس, pluriel anfus ou nufûs) est l'un des mots les plus fréquents du Coran et l'un des plus difficiles à traduire. Selon le contexte, il veut dire :
Soi-même. C'est son emploi le plus courant : « ils ne trompent qu'eux-mêmes » (anfusahum), dit le Coran des hypocrites. Une personne, un être vivant : « quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes » (sourate 5, verset 32). L'âme, principe de vie qui quitte le corps à la mort : « Toute âme goûtera la mort » (sourate 3, verset 185). L'ego, enfin, au sens spirituel : la part de soi tournée vers les désirs, que les maîtres invitent à éduquer.
Le mot appartient à la racine n-f-s, qui a donné nafas, le souffle, la respiration, et nafîs, ce qui est précieux. En français, on rencontre nafs, nefs ou nafsse ; on parle couramment de « combattre sa nafs » ou de « suivre sa nafs » au sens de céder à ses envies.
Les trois états de la nafs dans le Coran
La spiritualité musulmane décrit trois états de l'âme, chacun tiré d'un verset.
An-nafs al-ammâra, l'âme qui incite au mal. Joseph, dans la sourate qui porte son nom, dit : « Je ne m’innocente cependant pas, car l’âme est très incitatrice au mal, à moins que mon Seigneur, par miséricorde, [ne la préserve du péché] » (sourate 12, verset 53). C'est l'ego livré à ses désirs.
An-nafs al-lawwâma, l'âme qui se blâme : « Je jure par l’âme qui ne cesse de se blâmer » (sourate 75, verset 2). C'est la conscience qui se reproche ses fautes, signe d'une âme encore vivante.
An-nafs al-mutma'inna, l'âme apaisée, à laquelle il sera dit : « O toi, âme apaisée » (sourate 89, verset 27), « retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée » (sourate 89, verset 28).
Ces trois versets ne forment pas une liste dans le Coran : la classification a été construite par les commentateurs et les maîtres spirituels. Certaines voies soufies en comptent davantage, jusqu'à sept degrés, en y ajoutant notamment l'âme inspirée, d'après le verset 8 de la sourate 91. L'islamologue Lyess Chacal expose cette subdivision dans une chronique résumée par Oumma, en s'appuyant sur al-Ghazâlî.
Nafs, rûh et qalb : âme, esprit et cœur
La langue arabe dispose de trois mots que le français confond souvent. La nafs est l'âme dans son lien avec le corps et ses désirs. La rûh, de la racine du vent et du souffle, est l'esprit, le souffle de vie que Dieu insuffle à Adam. Le qalb, le cœur, est le siège de la foi, de la compréhension et de l'intention.
La frontière entre nafs et rûh est discutée. L'article d'Oumma La notion d'Esprit, extrait d'un dictionnaire de l'islam, rapporte que les savants opposent la nafs, plutôt charnelle, à la rûh, spirituelle. Ibn al-Qayyim soutient au contraire, dans son Livre de l'âme, qu'il s'agit d'une même réalité : on l'appelle rûh quand on la considère comme principe de vie, nafs quand on la considère liée au corps. Le Coran lui-même emploie anfus pour ce qu'Allah reçoit au moment de la mort et du sommeil (sourate 39, verset 42), là où d'autres textes parlent de rûh.
La traduction ajoute à la confusion : au verset 85 de la sourate 17, où l'on interroge le Prophète sur la rûh, Hamidullah traduit ce mot par « l'âme ». Le verset répond que cette réalité relève de l'ordre de Dieu et que les hommes n'en ont reçu que peu de connaissance.
Purifier et combattre sa nafs
Le Coran décrit l'âme comme créée équilibrée et capable des deux voies : « Et par l’âme et Celui qui l’a harmonieusement façonnée » (sourate 91, verset 7), « et lui a alors inspiré son immoralité, de même que sa piété! » (verset 8). Il conclut : « A réussi, certes, celui qui la purifie » (verset 9). C'est le fondement de la tazkiya, la purification de l'âme. Un autre verset promet le paradis à celui qui a « préservé son âme de la passion » (sourate 79, verset 40).
La tradition parle de jihâd an-nafs, l'effort contre soi-même. Un hadith rapporté par at-Tirmidhî et Ahmad dit que le véritable combattant est celui qui lutte contre son âme pour obéir à Dieu. En revanche, la parole souvent citée sur le retour « du petit jihad au grand jihad », le grand étant la lutte contre l'âme, est jugée faible par les spécialistes du hadith, même si son idée est largement reçue.
Les maîtres décrivent les « maladies » de l'âme : orgueil, envie, ostentation, colère. Al-Ghazâlî en fait le cœur de sa Revivification des sciences de la religion. Lyess Chacal, qui a consacré plusieurs chroniques vidéo à son œuvre, insiste sur un point : il ne s'agit pas de nier ou d'écraser la nafs, mais de l'éduquer, comme on dresse un cheval rétif.
La nafs dans le droit et dans la vie
Le droit musulman emploie la nafs au sens de « vie humaine ». Les juristes comptent la préservation de la vie (hifz an-nafs) parmi les cinq finalités de la charia, avec la religion, la raison, la descendance et les biens. Le verset 32 de la sourate 5 en est la référence : tuer une seule personne innocente équivaut à tuer l'humanité entière.
Le Coran rappelle aussi la justice due à chaque âme : « Allah n’impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité » (sourate 2, verset 286). Chacun répond de ses propres actes, idée que reprend l'article Quelques passages du Coran concernant l'âme humaine, qui rassemble les versets sur la responsabilité de l'âme.
Dans le discours actuel, la nafs sert souvent à parler de l'estime de soi. L'article d'Oumma L'estime de soi, à la lumière du Coran et de la tradition prophétique montre que la méfiance envers l'ego n'interdit pas une juste estime de soi, en citant Joseph qui se présente au roi comme « bon gardien et connaisseur ».
Ce qu'en dit Oumma
Plusieurs auteurs d'Oumma ont écrit sur l'âme. Tahar Gaïd, dans La paix mystique de l'âme, lie la quiétude de l'âme au souvenir de Dieu et commente le verset de l'âme apaisée. Ahmadou M. Kanté a publié une série en quatre parties, Le jeûne comme remède à la ruine de l'âme, qui présente le Ramadan comme un temps d'éducation de la nafs. L'annonce du séminaire Soufisme et psychologie, animé par Eric Geoffroy et Marie-Odile Delacour, rapproche le travail sur la nafs de la psychologie moderne.
Pour les termes voisins, voir la fitra, la nature originelle de l'être humain, et la page soufisme, où l'éducation de l'âme est au centre de la voie.











