Que signifie qalb ?
Qalb (قلب) veut dire « cœur » en arabe. Le mot désigne l'organe qui bat dans la poitrine, mais la langue religieuse l'emploie surtout pour le centre intérieur de la personne : c'est là que se loge la foi (îmân), que se forme l'intention (niyya) et que l'on comprend ou refuse de comprendre. Le pluriel est qulûb.
La racine q-l-b exprime l'idée de retourner, de renverser, de faire tourner. Le cœur porte ce nom, expliquent les lexicographes arabes, parce qu'il change sans cesse d'état : il passe de la foi au doute, de la colère à l'apaisement. La même racine donne inqilâb, le renversement, et taqallub, la fluctuation. Une invocation que la tradition attribue au Prophète, rapportée notamment par Tirmidhi, reprend ce jeu de mots : yâ muqallib al-qulûb, thabbit qalbî 'alâ dînik, « Ô Toi qui retournes les cœurs, affermis mon cœur dans Ta religion ».
En français, on garde rarement le mot arabe : on parle du « cœur » en islam, de la « purification du cœur » ou des « maladies du cœur ». Le terme qalb apparaît surtout dans les titres d'ouvrages spirituels et chez les auteurs soufis.
Le qalb dans le Coran
Le Coran parle très souvent du cœur, presque toujours au sens intérieur. Il en fait d'abord le lieu où la Révélation est reçue : Gabriel « a fait descendre sur ton cœur cette révélation » (sourate 2, verset 97), et le Coran est descendu avec l'Esprit fidèle « sur ton cœur, pour que tu sois du nombre des avertisseurs » (sourate 26, verset 194).
Le cœur est aussi l'organe de la compréhension. « Que ne voyagent-ils sur la terre afin d'avoir des cœurs pour comprendre » (sourate 22, verset 46), et plus loin dans le même verset, l'aveuglement véritable est celui des cœurs. Le Coran interroge : « Ne méditent-ils pas sur le Coran? Ou y a-t-il des cadenas sur leurs cœurs? » (sourate 47, verset 24).
Il est enfin le lieu de la paix intérieure : « c'est par l'évocation d'Allah que les cœurs se tranquillisent » (sourate 13, verset 28). Ce verset, cité dans presque toutes les réponses à la question « comment apaiser son cœur en islam », relie le cœur au dhikr. Le jour du Jugement, ni les biens ni les enfants ne serviront, « sauf celui qui vient à Allah avec un cœur sain » (sourate 26, verset 89).
La responsabilité morale passe par le cœur : Allah ne saisit pas l'homme pour les paroles lâchées au hasard dans les serments, mais « pour ce que vos cœurs ont acquis » (sourate 2, verset 225).
Cœur sain, cœur malade : les états du qalb
Le vocabulaire coranique dessine toute une gamme d'états du cœur. Le cœur sain (qalb salîm) est celui qui se présente à Dieu sans associer et sans ruse. Le cœur porté à l'obéissance (qalb munîb) revient vers Dieu (sourate 50, verset 33). Le cœur des croyants peut frémir à la mention de Dieu (sourate 8, verset 2) ou recevoir la quiétude (sakîna) qu'Il y fait descendre (sourate 48, verset 4).
À l'opposé, le Coran parle de maladie du cœur, à propos des hypocrites : « Il y a dans leurs cœurs une maladie » (sourate 2, verset 10), ce qui a donné l'expression amrâd al-qulûb, « les maladies des cœurs » (voir nifâq). Il évoque des cœurs endurcis, « comme des pierres ou même plus durs encore » (sourate 2, verset 74), des cœurs scellés (sourate 2, verset 7) et des cœurs recouverts par les actes : « ce qu'ils ont accompli couvre leurs cœurs » (sourate 83, verset 14). Le mot employé ici, rân, a été rapproché par les commentateurs d'une rouille qui s'accumule.
La tradition a fait de ces images un programme. Selon un hadith rapporté par Boukhari et Muslim, d'après an-Nu'mân ibn Bachîr, il y a dans le corps un morceau de chair (mudgha) : s'il est sain, tout le corps est sain ; s'il est corrompu, tout le corps est corrompu ; ce morceau, c'est le cœur. Un autre hadith, rapporté par Muslim, dit qu'Allah ne regarde ni les corps ni les apparences, mais les cœurs et les actes.
Qalb, nafs, rûh, 'aql : quelles différences ?
Quatre mots arabes désignent l'intériorité humaine, et les traductions françaises les mélangent souvent. Le qalb est le centre de la foi et de la compréhension. La nafs désigne l'âme au sens du moi, avec ses désirs : le Coran parle de l'âme qui incite au mal et de l'âme apaisée. Le rûh est le souffle de vie insufflé par Dieu, dont la nature reste mystérieuse. Le 'aql, enfin, est la raison, la faculté de lier et de juger.
Le Coran ne les oppose pas de manière systématique : il dit des cœurs qu'ils « comprennent » et associe l'ouïe, la vue et le cœur (fu'âd) dans la même responsabilité (sourate 17, verset 36). Fu'âd est un autre mot pour le cœur, souvent employé pour le cœur bouleversé, comme celui de la mère de Moïse (sourate 28, verset 10). Le sadr, la poitrine, désigne l'espace intérieur que Dieu « ouvre » : « Seigneur, ouvre-moi ma poitrine », demande Moïse (sourate 20, verset 25).
L'article d'Oumma Al-aql wa-l-qalb : la raison et le cœur montre que, dans la pensée musulmane, raison et cœur ne sont pas deux camps séparés : le mode réflexif et le mode affectif y sont imbriqués.
La purification du cœur dans la tradition spirituelle
Le travail sur le cœur a donné naissance à toute une littérature. Abu Hamid al-Ghazali (1058-1111) consacre un livre entier de son Ihyâ' 'ulûm al-dîn aux « merveilles du cœur » ('ajâ'ib al-qalb). Jean Abd-al-Wadoud Gouraud résume sa pensée dans De la raison à la lumière du cœur : les prophètes y sont des « médecins des cœurs », et les actes d'adoration des remèdes aux maladies de l'âme. Ghazali compare le cœur à une terre, la foi à une graine et les actes d'obéissance au labour qui permet à la graine de pousser.
Ce travail porte un nom, la tazkiya, purification de l'âme, et il forme l'axe du soufisme. Mais il dépasse ce courant : juristes et prédicateurs de toutes tendances parlent des maladies du cœur (orgueil, envie, ostentation, avarice) et de leurs remèdes, que sont la prière, le rappel de Dieu, la lecture du Coran et la sincérité (ikhlâs).
Rabie Fares, dans Le Coran et le cœur : vers une symbiose spirituelle, compare le Coran à une pluie qui redonne vie à une terre desséchée et le cœur coupé du Coran à un poisson hors de l'eau, en s'appuyant sur le verset qui demande si le moment n'est pas venu « que leurs cœurs s'humilient à l'évocation d'Allah » (sourate 57, verset 16).
Le cœur dans la langue de tous les jours
Plusieurs expressions françaises croisent le mot. « Apprendre le Coran par cœur » se dit en arabe hifz, « garder, préserver », et non à partir de qalb ; la formule arabe 'an zahr qalb, « sur le dos du cœur », existe pourtant pour dire « de mémoire ». Celui qui a mémorisé tout le Coran est appelé hâfiz.
Dans les parlers arabes, qalbî, « mon cœur », est un terme d'affection courant, comme habibi (voir habibi). Le mot sert aussi en politique : le parti tunisien Qalb Tounes, littéralement « Cœur de la Tunisie », fondé en 2019, n'a pas de lien avec le sens religieux.
Enfin, la recherche « invocation pour apaiser le cœur » renvoie le plus souvent au verset 28 de la sourate 13 et aux formules du dhikr, présentées dans la page sur les invocations et le dhikr.








