Qu'est-ce qu'Achoura et pourquoi jeûne-t-on ce jour ?
Le mot Achoura vient de l'arabe ashara, dix : c'est le 10 Muharram, dixième jour du premier mois du calendrier hégirien. Il ne marque pas le nouvel an, qui tombe le 1er du mois (voir le calendrier hégirien). En Afrique de l'Ouest, il est connu sous le nom de Tamkharit.
Selon Ahmadou M. Kanté, dans Aux origines d'Achoura, les traditions sunnites rapportent que ce jour était déjà connu à La Mecque, où les Quraychites jeûnaient, y compris avant l'émigration du Prophète. À Médine, le Prophète trouva les juifs qui jeûnaient ce jour-là en mémoire de la délivrance des fils d'Israël et de Moïse ; il dit qu'il était plus proche de Moïse qu'eux et jeûna lui-même, puis recommanda de jeûner. Quand le jeûne du Ramadan fut prescrit, celui d'Achoura devint facultatif. Le Prophète exprima aussi le souhait de jeûner le 9 en plus du 10, pour se distinguer, d'où la pratique de jeûner le 9 et le 10, voire le 9, le 10 et le 11.
Les recueils de hadiths rapportent que ce jeûne expie les péchés de l'année précédente, formulation de bonne espérance que les savants entendent comme un effacement des fautes mineures. Hormis ce jeûne, pour de nombreux spécialistes des hadiths, aucun autre rite n'est établi comme acte de culte pour ce jour.
La coutume populaire a ajouté bien des pratiques locales : repas partagés, aumônes aux enfants, mets particuliers. Elles relèvent de traditions régionales, non du culte prescrit. Entrée du lexique : Achoura.
Que représente Achoura pour les chiites ?
Pour les musulmans chiites, le 10 Muharram a une portée supplémentaire : c'est le jour où Husayn, petit-fils du Prophète et fils d'Ali et de Fatima, fut tué avec des membres de sa famille et ses compagnons à Karbala, en Irak, en l'an 61 de l'Hégire (680), face aux troupes du pouvoir omeyyade de l'époque. Cette tragédie est devenue l'un des événements fondateurs de la mémoire chiite.
Les dix premiers jours de Muharram sont donc consacrés au recueillement : lectures du récit de Karbala (majalis), processions, prédications et cérémonies de deuil. Les formes varient selon les pays et les courants : sobriété d'un recueillement pour les uns, manifestations collectives pour d'autres. Certaines pratiques de mortification corporelle sont discutées et même déconseillées par plusieurs autorités chiites elles-mêmes.
Les sunnites, quant à eux, vénèrent aussi Husayn et la famille du Prophète (ahl al-bayt) ; mais ils ne font pas du 10 Muharram un jour de deuil rituel. Cette différence illustre une manière distincte de lire la même date, comme le rappelle l'article déjà cité, et renvoie à l'histoire des deux grands courants : voir sunnisme et chiisme.
On peut y lire une même vérité vue de deux façons : la fidélité à Moïse dans la tradition rapportée par les recueils sunnites, la fidélité à la famille du Prophète dans la mémoire chiite. Dans les deux cas, la date invite à la sobriété, au jeûne ou au recueillement, et au souvenir de la justice.
Qu'est-ce que le Mawlid et peut-on le célébrer ?
Le Mawlid (ou Mouloud, Mawlid an-Nabi) est la commémoration de la naissance du Prophète, le 12 du mois de Rabi' al-awwal. Selon Kamel Meziti, dans Le Mawlid ennabawi, célébration sociale ancrée dans la Umma, c'est une fête non canonique : elle n'a pas été célébrée par les compagnons ni par les premières générations. La plus ancienne trace de célébration publique se trouve en Égypte fatimide, au XIe siècle, puis, sous forme sunnite et populaire, à Irbil au début du XIIIe siècle sous le prince Muzaffar al-Din Kökbürî, vassal des Ayyoubides.
Le Mawlid est aujourd'hui célébré presque partout dans le monde musulman, sous des noms variés : Mouloud au Maghreb, Mevlid Kandili en Turquie, Gamou au Sénégal. On y récite des poèmes de louange comme la Burda d'al-Busiri, on rappelle la vie du Prophète (voir sa Sîra), on partage des repas et l'on donne l'aumône.
Les avis des savants divergent. Pour les uns, c'est une innovation blâmable, car le Prophète et les compagnons ne l'ont pas pratiquée. Pour les autres, c'est une innovation louable qui exprime l'amour du Prophète et fournit une occasion de rappeler sa vie. Eric Geoffroy rapporte, dans Au sujet de la célébration du Mawlid nabawî, la fatwa du grand savant al-Suyûtî (m. 1505) en faveur de cette célébration ; Talha Mahamat Allim défend aussi cette position dans Faut-il célébrer le Mawlid Annabawi ?. Voir aussi l'entrée du lexique : Mawlid.
Que sont l'Isra et le Mi'raj ?
L'Isra est le voyage nocturne du Prophète de La Mecque à la « mosquée la plus lointaine », que la tradition identifie à Jérusalem. Il est évoqué au tout début de la sourate 17 (« Gloire à Celui qui a fait voyager Son serviteur, de nuit... »), qui porte d'ailleurs le nom d'Al-Isra. Le Mi'raj est l'ascension à travers les cieux jusqu'à la Sidrat al-Muntaha, le lotus de la limite, que le Coran rappelle dans la sourate 53 ; les détails du récit nous viennent des recueils de hadiths.
Moussa Allem résume, dans Le Voyage Nocturne et l'Ascension, les grandes étapes que rapporte la tradition : la prière dirigée avec les prophètes à Jérusalem, le choix du lait plutôt que du vin, la rencontre avec les prophètes dans les cieux, puis la prescription de la prière. Les cinquante prières demandées au départ furent ramenées à cinq, avec la récompense de cinquante : c'est dans ce récit que beaucoup voient l'origine des cinq prières quotidiennes.
Les savants ne sont pas d'accord sur la date, ni sur la manière dont le voyage s'est produit (en corps et en esprit, ou en vision). La tradition populaire retient la nuit du 27 Rajab, que beaucoup de musulmans marquent par des veillées de prière et de rappel. Comme pour le Mawlid, cette célébration repose sur la coutume et non sur une prescription : les écoles ne s'accordent pas sur sa pratique. Le récit de l'Isra et du Mi'raj reste en tout cas un moment de la vie du Prophète avant l'Hégire, qui relie La Mecque à Jérusalem et qui est cher à la sensibilité de tous les courants. Voir l'entrée du lexique : Isra et Mi'raj.
Qu'est-ce que la nuit du Destin (Laylat al-Qadr) ?
La nuit du Destin est la nuit de la descente du Coran. La sourate 97, qui lui est consacrée, la déclare « meilleure que mille mois », et dit que les anges et l'Esprit y descendent par la permission de Dieu, jusqu'à l'aube. La sourate 44 évoque « une nuit bénie » où le Coran fut descendu, et la sourate 2 rappelle que c'est dans le mois de Ramadan que le Coran a été descendu.
Ahmadou M. Kanté explique dans Méditations sur Laylatul Qadr que les commentateurs s'accordent à comprendre ce « il » comme le Coran lui-même ; ils débattent en revanche de ce qui est descendu cette nuit-là, les premiers versets ou le Coran entier vers le ciel le plus proche. Ahmed Elouazzani insiste de son côté sur la dimension spirituelle de la veillée dans La nuit du destin : spiritualité et recueillement.
Sa date n'est pas précisée. La Sunna invite à la chercher dans les nuits impaires des dix derniers jours du Ramadan. Beaucoup de musulmans la recherchent surtout la nuit du 27, sans certitude, et passent ces nuits en prière, récitation du Coran, invocation et retraite pieuse (i'tikaf). La tradition rapporte aussi une invocation de pardon que l'on peut adresser à Dieu cette nuit-là. Voir aussi le Ramadan et le lexique : Laylat al-Qadr.
Ne pas confondre la nuit du Destin avec la question du décret divin : ici, le mot qadr signifie à la fois destinée et valeur, et la sourate insiste surtout sur la grandeur de cette nuit.
Quel statut pour ces dates dans la pratique ?
Il est utile de distinguer trois niveaux. D'abord, ce qui est établi par le Coran et la Sunna comme acte de culte : le jeûne du Ramadan, le jeûne facultatif d'Achoura, la recherche de la nuit du Destin. Ensuite, ce que la tradition retient comme événement fondateur, mais sans prescription précise : l'Isra et le Mi'raj, dont on célèbre la mémoire sans rituel unanime. Enfin, ce qui relève de la coutume : les formes du Mawlid, les repas d'Achoura, les chants et les veillées de Rajab.
Les écoles juridiques et les savants contemporains ne tranchent pas de la même manière sur ces pratiques coutumières. Un point commun demeure : ce sont des occasions de rappel, de solidarité et d'enseignement. Les fidèles y trouvent ce que la tradition appelle l'amour du Prophète, la mémoire de la famille prophétique, le souvenir des grands épisodes de la révélation.
Pour situer ces dates dans l'année, on se reportera au calendrier hégirien : Muharram et Rajab sont deux des quatre mois sacrés, Rabi' al-awwal accueille le Mawlid, Ramadan la nuit du Destin. Pour les deux fêtes canoniques, voir l'Aïd el-Fitr et l'Aïd el-Adha.
En pratique, chacun peut suivre la tradition de sa communauté et de son école, en gardant le respect des positions des autres : un fidèle qui participe au Mawlid n'enlève rien à celui qui n'y participe pas.





















