Que signifie laylat al-qadr ?
Laylat al-Qadr (ليلة القدر) se compose de layla, « nuit », et de qadr, un mot de la racine q-d-r, qui exprime la mesure et la puissance. Les commentateurs lui donnent plusieurs sens, qui ne s'excluent pas. Le premier est le décret : c'est la nuit où Dieu fixe ce qui arrivera durant l'année, d'où la traduction courante « nuit du Destin ». Le deuxième est la valeur ou l'honneur : on dit d'un homme qu'il est dhû qadr, « de grande valeur », et la nuit est alors « la nuit de la dignité ». Certains y ajoutent l'idée d'étroitesse, la terre étant trop petite pour les anges qui y descendent.
Azzedine Gaci retient les deux premiers sens dans Laylat-Al-Qadr, la nuit qui vaut plus de 83 années d'adoration. Le mot est voisin de qadar, le décret divin, sixième pilier de la foi, mais il ne se confond pas avec lui : qadr désigne ici une nuit précise, qadar la doctrine du destin.
On trouve de nombreuses graphies : laylat al-qadr, laylatoul qadr, lailat al qadr, leïlet el-qadr, ou en dialecte maghrébin lilt el-qadr. Toutes désignent la même nuit.
Que dit le Coran sur la nuit du Destin ?
Une sourate entière lui est consacrée, la sourate 97, intitulée al-Qadr. Elle s'ouvre ainsi : « Nous l’avons certes, fait descendre (le Coran) pendant la nuit d’Al-Qadr » (sourate 97, verset 1). Après une question qui souligne le mystère de cette nuit, elle affirme : « La nuit d’Al-Qadr est meilleure que mille mois » (sourate 97, verset 3). Mille mois représentent un peu plus de quatre-vingt-trois ans, une vie entière.
La sourate décrit ensuite ce qui s'y passe : « Durant celle-ci descendent les Anges ainsi que l’Esprit, par permission de leur Seigneur pour tout ordre » (sourate 97, verset 4). L'Esprit est compris comme l'ange Jibril. Elle se termine par : « Elle est paix et salut jusqu’à l’apparition de l’aube » (sourate 97, verset 5).
Deux autres passages complètent ce portrait. La sourate 44 parle d'« une nuit bénie » (sourate 44, verset 3) « durant laquelle est décidé tout ordre sage » (sourate 44, verset 4). Le verset 185 de la sourate 2 précise que le Coran fut descendu au mois de Ramadan, ce qui situe la nuit dans ce mois.
Le Coran a-t-il été révélé en une seule nuit ?
La question se pose, puisque la révélation du Coran au Prophète s'est étalée sur environ vingt-trois ans. Les commentateurs proposent deux lectures. Pour les uns, la nuit du Destin est celle des premiers versets révélés dans la grotte de Hira. Pour d'autres, à la suite d'un avis attribué à Ibn Abbas, le Coran fut descendu en entier cette nuit-là, de la Table gardée vers le ciel le plus proche, puis transmis au Prophète par fragments, au fil des événements.
Ahmadou M. Kanté, dans Méditations sur Laylatul Qadr, retient cette seconde lecture et s'arrête sur la formule « et qui te dira ce qu'est la nuit d'al-Qadr ? » : le Coran pose une question que la raison seule ne peut résoudre, puis y répond par les versets qui suivent. Pour lui, la nuit marque la rencontre entre la parole divine et le cœur du Prophète.
Quand a lieu laylat al-qadr ?
Le Coran ne donne pas de date. Selon des hadiths rapportés par Boukhari, le Prophète demandait de la chercher dans les dix dernières nuits du Ramadan, et plus précisément dans les nuits impaires : les 21e, 23e, 25e, 27e et 29e nuits. Le compagnon Ubayy ibn Ka'b jurait, selon un récit rapporté par Muslim, qu'il s'agissait de la 27e nuit, et c'est celle que la majorité des musulmans veillent. D'autres savants, comme Ibn Hajar, estiment qu'elle change d'une année à l'autre parmi ces nuits impaires. Ahmed Elouazzani résume ces avis dans La nuit du destin : spiritualité et recueillement.
Pour trouver la date d'une année, deux règles suffisent. D'abord, dans le calendrier hégirien, la nuit précède le jour : la 27e nuit commence au coucher du soleil du 26e jour de jeûne. On parle donc en France de « la nuit du 26 au 27 Ramadan ». Ensuite, tout dépend du premier jour du Ramadan, fixé par l'observation du croissant ou par le calcul : quand deux pays commencent le mois à un jour d'écart, leur 27e nuit diffère aussi d'un jour. La date ne se connaît donc avec certitude qu'une fois le mois commencé ; la page Ramadan 2027 donne les dates prévues.
Les musulmans chiites accordent une importance particulière aux 19e, 21e et 23e nuits, qu'ils appellent les nuits d'al-Qadr ; les deux premières rappellent aussi la blessure et la mort de l'imam Ali.
Que faire pendant la nuit du Destin ?
Aucun rite obligatoire n'est attaché à cette nuit. La tradition recommande de la passer en prière, en lecture du Coran, en dhikr et en invocations. Un hadith rapporté par Boukhari et Muslim promet le pardon des péchés passés à celui qui la veille en prière avec foi et en espérant la récompense de Dieu. Beaucoup de mosquées prolongent ce soir-là les tarawih par des prières de nuit, et certains fidèles font la retraite spirituelle, l'i'tikâf, pendant les dix derniers jours.
L'invocation la plus connue vient d'un hadith rapporté par Tirmidhi : Aïcha demanda au Prophète ce qu'elle devait dire si elle savait que c'était cette nuit, et il lui enseigna Allâhumma innaka 'afuwwun tuhibbu-l-'afwa fa'fu 'annî, « Mon Dieu, Tu es Celui qui efface les fautes et Tu aimes effacer, efface donc les miennes ». Le détail des actes recommandés figure dans l'article d'Azzedine Gaci et sur la page consacrée au Ramadan.
Quant aux signes, la seule indication rapportée par Muslim, d'après Ubayy ibn Ka'b, est que le soleil se lève le lendemain clair et sans rayons. Azzedine Gaci rappelle que les récits de lumières dans le ciel ou de portes célestes visibles relèvent de la légende.
La nuit du Destin en France
En France, la 27e nuit du Ramadan est l'une des plus fréquentées de l'année dans les mosquées, autant que la prière du vendredi selon Mohammed Moussaoui, alors président du CFCM. En 2021, en pleine épidémie de Covid-19, la Grande Mosquée de Paris avait demandé que les lieux de culte puissent rester ouverts une partie de la nuit malgré le couvre-feu ; le Conseil d'État a rejeté cette demande en invoquant la situation sanitaire. Dans une lettre publiée par Oumma, le président du CFCM s'en était démarqué, jugant que la préservation de la vie devait passer avant. Chaque année, la Grande Mosquée de Paris annonce la date de la nuit qu'elle retient, en fonction du début du Ramadan qu'elle a fixé.








