Que signifie Hégire ?
Hégire est la forme française de l'arabe hijra (هجرة), passé en français par le latin médiéval hegira. Le mot vient de la racine h-j-r, qui exprime l'idée de quitter, de délaisser, de rompre les liens avec quelqu'un ou quelque chose. Le verbe hajara veut dire « abandonner », et hâjara, « émigrer ». Celui qui émigre est un muhâjir, au pluriel muhâjirûn : c'est le nom que la tradition donne aux musulmans de La Mecque partis s'installer à Médine.
Traduire hijra par « fuite », comme l'ont fait certains orientalistes, appauvrit le mot. Kamel Meziti le rappelle dans Hégire, émigration et sens spirituel : le terme arabe « intègre aussi une notion de rupture de liens ». En quittant La Mecque, les premiers musulmans rompaient avec une société fondée sur le clan et le sang pour former une communauté fondée sur la foi, l'oumma.
Avec une majuscule, l'Hégire désigne l'événement de 622. Avec une minuscule, hijra peut désigner toute émigration accomplie pour sa foi. On écrit aussi hijrah, hidjra ou hégira ; l'abréviation H (ou AH, anno Hegirae) accompagne les années du calendrier musulman : 1448 H.
Que s'est-il passé lors de l'Hégire de 622 ?
Après une dizaine d'années de prédication à La Mecque, les musulmans subissaient pressions, boycott et violences. Un premier groupe avait déjà émigré en Abyssinie vers 615, sous la protection du Négus, un roi chrétien. Lors des pèlerinages de 621 et 622, des habitants de Yathrib rencontrèrent le Prophète à Aqaba, près de La Mecque, et lui prêtèrent allégeance : ce sont les deux serments d'Aqaba. Ils s'engageaient à accueillir les croyants et à les protéger.
Les musulmans partirent alors par petits groupes. Le Prophète resta l'un des derniers, avec Abou Bakr et Ali. Selon les récits de la sira, les chefs de Quraysh décidèrent de le tuer, et Ali dormit dans son lit la nuit du départ pour tromper les guetteurs. Le Coran rappelle ce complot : « le moment où les mécréants complotaient contre toi pour t’emprisonner ou t’assassiner ou te bannir » (sourate 8, verset 30).
Le Prophète et Abou Bakr se cachèrent trois jours dans la grotte de Thawr, au sud de La Mecque, à l'opposé de la route de Yathrib. Le Coran évoque la scène : « Allah l’a déjà secouru, lorsque ceux qui avaient mécru l’avaient banni, deuxième de deux » (sourate 9, verset 40) ; le même verset rapporte la parole du Prophète à son compagnon effrayé : ne t'afflige pas, Dieu est avec nous. La tradition ajoute l'araignée qui tissa sa toile et la colombe qui fit son nid à l'entrée, des récits que Malek Bennabi, dans Le dernier Messager, distingue de l'épisode lui-même, attesté par le Coran.
Après un voyage d'environ 450 kilomètres, ils arrivèrent à Qoubâ, aux portes de Yathrib, en septembre 622 selon la plupart des historiens. La ville prit le nom de Madînat an-Nabî, « la ville du Prophète », abrégé en Médine.
Que dit le Coran sur la hijra ?
Le Coran ne nomme pas l'événement par le mot hijra, mais il emploie souvent le verbe hâjara, « émigrer », et loue ceux qui ont quitté leur pays pour leur foi : « Et quiconque émigre dans le sentier d’Allah trouvera sur terre maints refuges et abondance » (sourate 4, verset 100). Il associe émigration, foi et effort : « Certes, ceux qui ont cru, émigré et lutté dans le sentier d’Allah, ceux-là espèrent la miséricorde d’Allah » (sourate 2, verset 218).
Il rend hommage aux deux groupes nés de l'Hégire, les émigrés et ceux qui les ont accueillis, les Ansâr (les « auxiliaires ») : « Les tout premiers [croyants] parmi les Emigrés et les Auxiliaires et ceux qui les ont suivis dans un beau comportement, Allah les agrée » (sourate 9, verset 100). La sourate 59 décrit les Ansâr comme ceux « qui aiment ceux qui émigrent vers eux » (sourate 59, verset 9).
Le Coran présente aussi l'émigration comme un geste des prophètes antérieurs. À propos d'Abraham et de Lot, il rapporte : « Moi, j’émigre vers mon Seigneur, car c’est Lui le Tout Puissant, le Sage » (sourate 29, verset 26). Le verset 97 de la sourate 4, enfin, reproche à ceux qui restaient opprimés alors qu'ils pouvaient partir de ne pas avoir émigré, en leur rappelant que la terre de Dieu est vaste.
Pourquoi le calendrier musulman commence-t-il à l'Hégire ?
Du vivant du Prophète, les Arabes ne comptaient pas les années depuis un point fixe. Sous le califat d'Omar, vers 638, l'administration eut besoin de dater ses documents sans ambiguïté. Après consultation des compagnons, l'Hégire fut préférée à la naissance du Prophète et au début de la Révélation : elle marquait le moment où la communauté avait pu vivre sa foi librement et se donner des institutions.
L'année retenue ne commence pas le jour de l'arrivée à Médine, mais au 1er Muharram, premier mois de l'année lunaire en cours, qui tombait le 16 juillet 622 du calendrier julien. C'est pourquoi le nouvel an hégirien ne coïncide pas avec l'anniversaire du voyage, qui eut lieu au mois de Rabi' al-awwal.
Comme l'année lunaire compte 354 ou 355 jours, le décompte hégirien avance plus vite que le décompte grégorien : environ 33 années hégiriennes pour 32 années solaires. Le fonctionnement des mois et la question de l'observation de la lune sont expliqués sur la page du calendrier hégirien. En 2016, l'Arabie saoudite a renoncé au calendrier de l'Hégire pour sa fonction publique, au profit du calendrier grégorien.
La hijra est-elle encore obligatoire ?
La question revient souvent sous la forme « faire la hijra », c'est-à-dire quitter un pays non musulman pour s'installer dans un pays musulman. Un hadith rapporté par Boukhari et Muslim dit qu'il n'y a plus de hijra après la conquête de La Mecque, mais un effort et une intention. La plupart des juristes en ont conclu que l'émigration vers Médine, obligatoire tant que le Prophète y vivait, était close, et qu'il restait une émigration recommandée ou obligatoire selon les situations.
Les écoles ont débattu du cas des musulmans vivant sous un pouvoir non musulman. Une étude d'Abdel-Magid Turki publiée par Oumma, Pour ou contre la légalité du séjour des musulmans en territoire reconquis par les chrétiens, compare deux fatwas malikites : celle d'al-Mâzarî, qui autorisait les musulmans de Sicile normande à rester, et celle d'al-Wancharîsî, en 1484, qui imposait aux musulmans d'Espagne de partir. La plupart des savants contemporains retiennent le critère central de ce débat : l'émigration ne s'impose qu'à celui qui ne peut pas pratiquer sa religion là où il vit et qui a les moyens de partir. Ils en concluent que les musulmans d'Europe, libres de pratiquer, n'y sont pas tenus.
L'expression a aussi été détournée par la propagande djihadiste pour pousser des jeunes Européens à partir en Syrie dans les années 2010 ; les savants et les institutions musulmanes ont rejeté cet usage.
Quel est le sens spirituel de la hijra ?
Le premier hadith du recueil de Boukhari porte sur l'émigration : les actes ne valent que par les intentions, et celui qui émigre pour Dieu et son Messager voit son émigration comptée comme telle, tandis que celui qui émigre pour un bien de ce monde ou pour épouser une femme n'obtient que ce qu'il cherchait. Ce hadith fait de la niyya, l'intention, le critère de toute hijra.
Un autre hadith, rapporté par Boukhari, définit le muhâjir comme celui qui délaisse ce que Dieu a interdit. Le Coran emploie déjà la racine en ce sens : « Et de tout péché, écarte-toi » (sourate 74, verset 5), où « écarte-toi » traduit fahjur.
Les auteurs spirituels ont prolongé cette lecture. Kamel Meziti écrit que faire sa hijra, c'est aussi se libérer de ses propres passions et rompre avec « toute forme d'aliénation ». Les deux parties de L'Hégire comme destin et la Futuwwa comme chemin en font la métaphore d'une existence de passage, un voyage de l'âme vers Dieu. Ahmadou M. Kanté, dans Hégire et Exode : quelles articulations ?, rapproche l'émigration de Muhammad de la sortie d'Égypte conduite par Moïse : deux prophètes qui, dans le danger, disent que Dieu est avec eux.







