Les grands courants de l'islam : où situer ces mouvements ?
La majorité des musulmans se rattachent au sunnisme, une minorité significative au chiisme ; une troisième branche, plus petite, est l'ibadisme. À l'intérieur du sunnisme, quatre écoles juridiques (hanafite, malikite, chaféite et hanbalite) et plusieurs écoles théologiques (ach'arisme, maturidisme) structurent la tradition. S'y ajoutent des sensibilités spirituelles, comme le soufisme.
Le salafisme et le réformisme ne sont pas des écoles de droit au sens classique : ce sont des courants de pensée qui traversent les familles existantes et se définissent surtout par un rapport aux sources et à la modernité. Comme le notent plusieurs auteurs d'Oumma, par exemple Rachid Id Yassine dans son texte sur le fait d'être sunnite aujourd'hui, la frontière entre « conformisme » et « réformisme » est discutée, et chacun y met ses propres critères.
Une précision de vocabulaire : ces étiquettes sont souvent employées de manière approximative dans le débat public. Les définitions ci-dessous suivent l'usage des spécialistes.
Qu'est-ce que l'ibadisme ?
L'ibadisme est une branche ancienne de l'islam, distincte du sunnisme et du chiisme. Il tire son nom d'Abd Allah ibn Ibad, mais ses partisans reconnaissent aussi Jabir ibn Zayd comme l'une de leurs références fondatrices. Il est issu du mouvement dit kharidjite, né au VIIe siècle lors des divisions entre musulmans sur la question du pouvoir. Les ibadites se distinguent toutefois des autres kharidjites par leur modération : ils ne tiennent pas les autres musulmans pour des polythéistes et refusent la violence à leur égard.
Sur le plan politique et religieux, l'ibadisme défend l'idée que l'imam doit être choisi par la communauté selon sa piété et sa compétence, et non par filiation (voir la notice imamat). Il possède son propre corpus juridique et théologique, avec des pratiques parfois différentes de celles des sunnites sur certains points de détail.
Géographiquement, l'ibadisme est majoritaire à Oman. Des communautés existent aussi au Mzab, en Algérie, à Djerba, en Tunisie, dans le Djebel Nefoussa, en Libye, et à Zanzibar, en Afrique de l'Est. Les ibadites se considèrent pleinement musulmans, et beaucoup de musulmans sunnites les considèrent comme tels.
Qu'est-ce que le réformisme musulman ?
Le réformisme désigne un ensemble de mouvements apparus à partir du XIXe siècle, face aux transformations du monde moderne et à la domination coloniale. Ses figures marquantes sont Jamal al-Din al-Afghani (mort en 1897), Muhammad Abduh (mort en 1905) et Rashid Rida (mort en 1935). Oumma présente le parcours d'Abduh dans un portrait en deux textes et dans un article sur son rôle au cœur du mouvement de réforme. Mohamed Tahar Bensaada y voit une théologie de la libération, c'est-à-dire une lecture qui lie foi et émancipation.
Les idées centrales sont la réouverture de l'ijtihad (l'effort d'interprétation), la critique de l'imitation aveugle (taqlid), l'importance de l'éducation et de la science, et la volonté de relire les sources à la lumière de l'époque. En Algérie, le cheikh Abd el-Hamid Ben Badis (mort en 1940) incarne ce mouvement par l'enseignement et l'association des oulémas ; Malek Bennabi le commente dans un texte repris par Oumma et analyse « l'échec de la renaissance » (sa pensée).
Le réformisme contemporain est pluriel. Certains penseurs appellent à renouveler la théologie (réflexion de Jaroui Mouhib), d'autres développent la notion d'« islam des Lumières », comme l'évoque l'entretien avec Omar Merzoug, ou réfléchissent à un islam européen. Baptiste Brodard propose quant à lui de dépasser la critique réformiste comme l'apologie traditionaliste en observant des institutions d'enseignement classiques.
Qu'est-ce que le salafisme ?
Le salafisme correspond, selon Dominique Thomas dans son analyse du salafisme aujourd'hui, à une lecture de l'islam qui donne la primauté au Coran et à la Sunna, et qui s'inspire des savants des premiers siècles et des compagnons du Prophète. Le terme « salaf » désigne les « pieux prédécesseurs » : les trois premières générations de musulmans. Le mot « salafiyya » a d'abord servi, à la fin du XIXe siècle, pour qualifier le réformisme égyptien, avant de prendre son sens actuel à la fin du XXe siècle.
Ce courant insiste sur l'unicité divine (tawhid) et sur le rejet de ce qu'il juge être des ajouts (bid'a). Il se méfie de l'imitation des écoles juridiques, ce que Hocine Kerzazi présente dans son texte sur les cinq piliers du salafisme comme un retour direct aux sources qui remet en cause la place des quatre écoles. Ses partisans voient là un retour à l'authenticité ; ses détracteurs, dont des savants sunnites traditionnels et soufis, estiment qu'il méconnaît la richesse de la tradition juridique. Les spécialistes distinguent en général plusieurs tendances : une tendance centrée sur l'enseignement et la pratique personnelle, une tendance engagée dans l'action politique, et une minorité qui prône la violence, rejetée par l'immense majorité des musulmans et des salafis eux-mêmes.
Le salafisme n'est donc pas un ensemble uniforme, et l'usage du mot dans les médias recouvre des réalités très différentes.
Quelle différence entre salafisme et wahhabisme ?
Le wahhabisme tire son nom de Muhammad ibn Abd al-Wahhab (1703-1792), prédicateur de la péninsule arabique qui appelait à purifier la pratique religieuse de ce qu'il considérait comme des innovations et des formes d'association à Dieu (chirk). En 1744, il conclut un pacte avec la famille Al Saoud, ce qui lie historiquement cette doctrine à l'État saoudien, comme le rappelle Dominique Thomas.
Les termes se recoupent sans se confondre. Le salafisme est une référence large aux premières générations ; le wahhabisme est un courant précis, né au XVIIIe siècle dans un contexte régional donné. Beaucoup de personnes actuellement qualifiées de wahhabites par leurs critiques se disent simplement salafis, ou ahl al-sunna. Dans l'autre sens, des salafis contemporains ont critiqué ou nuancé certaines positions du wahhabisme historique.
La figure d'Ibn Taymiyya (1263-1328), théologien hanbalite, est citée comme une référence par ces courants, mais sa pensée est lue de façon très différente selon les auteurs, y compris à propos du soufisme : voir par exemple l'étude de Qais Assef et l'article de Seydi Diamil Niane. Les relations entre ces courants et le soufisme sont l'un des sujets de débat les plus anciens de la pensée islamique contemporaine.
Comment ces courants dialoguent-ils sur la réforme, la charia et la modernité ?
Les auteurs de la rubrique décrivent ces courants moins comme des camps étanches que comme des pôles entre lesquels circulent des idées. Dans un entretien publié par Oumma, la philosophe Razika Adnani aborde la réforme de l'islam, la charia et le salafisme avec une approche rationaliste. Seydi Diamil Niane s'interroge de son côté sur une voie à trouver entre la rupture avec la tradition et la simple répétition.
Des questions concrètes servent de terrain de comparaison : la place de l'interprétation personnelle, le rôle des écoles juridiques, la manière de lire les textes sur la vie quotidienne. Michaël Privot, par exemple, propose dans une fatwa réformiste sur le halal de distinguer la morale personnelle de la norme juridique (voir aussi la page halal et haram). Les écoles juridiques et la Sunna restent le point de référence que chaque courant cherche à interpréter à sa manière.
Pour le lecteur, le plus utile est de retenir que chacun de ces termes recouvre des positions variées, et que les musulmans eux-mêmes en débattent entre eux.


















