Que signifie ijtihâd ?
Ijtihâd (اجتهاد) vient de la racine j-h-d, « faire un effort, se donner de la peine ». C'est la même racine que jihâd : le jihâd est l'effort en général, l'ijtihâd l'effort intellectuel pour comprendre. On écrit aussi ijtihad ou idjtihad ; en français, on traduit par « effort d'interprétation » ou « effort de réflexion juridique ».
Tahar Mahdi le définit, dans Le concept d'ijtihâd, comme l'effort de réflexion déductive qui a produit tout le corps du droit élaboré par les juristes. Celui qui l'exerce est le mujtahid. Le résultat de son effort n'est jamais certain : c'est une opinion fondée, qui peut être juste ou fausse, d'où la pluralité du fiqh.
Les fondements de l'ijtihâd dans la tradition
Le mot ne figure pas dans le Coran, mais les juristes y voient un appel à réfléchir. Un verset évoque, à propos des nouvelles qui circulent, « ceux d'entre eux qui cherchent à être éclairés » (sourate 4, verset 83), où le verbe arabe désigne l'effort pour extraire le sens. Un autre verset demande de renvoyer les désaccords « à Allah et au Messager » (sourate 4, verset 59), ce qui suppose un travail d'interprétation.
Deux hadiths sont toujours cités. Selon le premier, rapporté par Boukhari et Muslim, le juge qui fait l'effort et tombe juste reçoit deux récompenses, et celui qui se trompe en reçoit une : l'erreur de bonne foi n'est pas un péché. Le second, rapporté notamment par Abou Daoud et dont la chaîne est discutée, raconte que le Prophète demanda à Mu'âdh ibn Jabal, envoyé au Yémen, comment il jugerait : par le Coran, puis par la Sunna, et à défaut, répondit-il, en faisant l'effort de son propre jugement.
Qui peut faire l'ijtihâd et comment ?
Les juristes exigent du mujtahid la maîtrise de l'arabe, du Coran, de la Sunna et de la critique des hadiths, des points de consensus (ijmâ') et des méthodes des usûl al-fiqh. Ils distinguent le mujtahid « absolu », comme les fondateurs des écoles, de celui qui travaille dans le cadre d'une école.
L'ijtihâd ne porte pas sur ce qu'un texte formel établit, comme l'obligation des cinq prières. Il s'exerce sur ce que les textes laissent ouvert, par l'analogie (qiyâs), la recherche de l'intérêt général (maslaha), la préférence juridique (istihsân) ou la coutume ('urf). Mohamed Jamil Cherifi présente, dans Charî'a, hadith, qiyâs et ijtihâd, le Coran et la Sunna comme les composantes fixes du droit et l'ijtihâd comme sa composante mobile.
Aujourd'hui, l'ijtihâd est souvent collectif : des conseils de savants, comme le Conseil européen de la fatwa et de la recherche, étudient ensemble les questions nouvelles. Tahar Mahdi en décrit les conditions dans Les conditions de la réalisation de l'ijtihâd consensuel.
Taqlîd et « fermeture de la porte de l'ijtihâd »
Le contraire de l'ijtihâd est le taqlîd, « imitation » : suivre l'avis d'une école ou d'un savant sans examiner soi-même les preuves. Pour la plupart des juristes, c'est la situation normale du fidèle qui n'est pas savant, et elle n'a rien de blâmable.
À partir des Xe et XIe siècles, une partie des juristes a estimé que les grandes questions avaient été traitées par les fondateurs des écoles et que l'ijtihâd absolu n'était plus possible : c'est ce qu'on appelle la « fermeture de la porte de l'ijtihâd ». Des historiens contemporains ont montré que l'effort d'interprétation n'a en réalité jamais cessé, et des savants comme al-Suyûtî ou al-Shawkânî ont écrit pour défendre sa permanence.
Au XIXe et au XXe siècle, les réformistes Jamâl al-Dîn al-Afghânî, Muhammad 'Abduh et Rachîd Ridâ ont fait de la réouverture de l'ijtihâd le cœur de leur programme. Le Dr Boudjemâa Haîchour reprend cet appel dans Islam : pensée novatrice et ijtihâd face aux défis du XXIe siècle. Éric Chaumont met toutefois en garde, dans Peut-on qualifier le droit musulman de « coranique » ?, contre une idéalisation « modernisante » de l'ijtihâd : c'est une discipline exigeante, pas une liberté d'opinion.







