Que signifie jihâd ?
Jihâd (جهاد) vient de la racine j-h-d, « faire un effort, se donner de la peine, lutter ». C'est la même racine qu'ijtihâd, l'effort de réflexion du juriste, et que mujâhada, l'effort spirituel des soufis. Celui qui accomplit le jihâd est un mujâhid. En français, on écrit jihad, djihad ou jihâd, et l'on a formé « djihadiste » pour désigner les membres de groupes armés.
L'expression complète est al-jihâd fî sabîl Allâh, « l'effort dans le chemin de Dieu » : un effort dirigé vers le bien, qui peut ou non prendre la forme d'un combat. Jihad est aussi un prénom arabe porté par des hommes et des femmes, chez les musulmans comme chez les chrétiens arabes ; en 2017, Oumma a relaté le cas de parents toulousains dont le choix de ce prénom avait été signalé à la justice (Des parents prénomment leur bébé « Jihad »).
Le mot ne veut pas dire « guerre sainte ». L'arabe classique n'emploie pas cette formule ; elle vient du vocabulaire européen des croisades.
Que dit le Coran sur le jihâd ?
Selon un historien interrogé par Oumma dans Le jihad, origines, interprétations, combats, la racine j-h-d apparaît 42 fois dans le Coran, et une dizaine d'emplois seulement pourraient concerner le combat, que le Coran désigne surtout par d'autres mots, comme qitâl. L'un des premiers emplois, à La Mecque, avant tout conflit armé, vise la prédication par le Coran : « N’obéis donc pas aux infidèles; et avec ceci (le Coran), lutte contre eux vigoureusement » (sourate 25, verset 52). D'autres versets parlent d'un effort intérieur : « Et quant à ceux qui luttent pour Notre cause, Nous les guiderons certes sur Nos sentiers » (sourate 29, verset 69).
Le combat n'est autorisé qu'à Médine. Le premier verset qui le permet le présente comme une défense de ceux qui sont attaqués et chassés de chez eux, et cite la protection des ermitages, des églises, des synagogues et des mosquées (sourate 22, versets 39 et 40). Un autre fixe la limite : « Combattez dans le sentier d’Allah ceux qui vous combattent, et ne transgressez pas » (sourate 2, verset 190). La paix est préférée dès qu'elle est possible : « Et s’ils inclinent à la paix, incline vers celle-ci (toi aussi) et place ta confiance en Allah » (sourate 8, verset 61).
Les versets de combat des sourates 8 et 9, que les groupes armés citent isolés de leur contexte, portent sur des guerres précises de l'époque du Prophète. Leur portée générale fait l'objet d'interprétations divergentes entre les savants.
Les formes du jihâd dans la tradition
Plusieurs hadiths élargissent le sens du mot. À un homme qui voulait partir combattre, le Prophète demanda si ses parents vivaient encore, puis lui dit de faire son jihâd auprès d'eux (rapporté par Boukhari et Muslim). À 'Aïcha qui l'interrogeait sur le jihâd des femmes, il répondit que le meilleur était un pèlerinage accepté (rapporté par Boukhari). Un autre hadith, rapporté notamment par Abou Daoud et Tirmidhi, dit que l'un des meilleurs jihâds est une parole de vérité devant un dirigeant injuste.
La distinction entre le « grand jihâd », l'effort contre ses propres passions (nafs), et le « petit jihâd », le combat, est très répandue, surtout dans le soufisme. Elle s'appuie sur une parole attribuée au Prophète au retour d'une expédition, mais les spécialistes du hadith jugent sa chaîne de transmission faible. Moustapha Elhalougi rappelle, dans La notion de djihad dans les écoles françaises, cette hiérarchie entre l'effort intérieur et le combat.
Les juristes distinguent aussi le jihâd par le cœur, par la langue, par les biens et par la personne, en écho au verset qui loue ceux qui « luttent avec leurs biens et leurs personnes dans le chemin d’Allah » (sourate 49, verset 15).
Le jihâd armé dans le droit classique
Dans le fiqh, le combat armé est encadré. Il relève de l'autorité politique, le calife ou l'imam, et non de l'initiative de particuliers. Il est en principe une obligation collective (fard kifâya), qui devient une obligation personnelle pour les habitants d'un territoire envahi. Il obéit à des règles : un hadith rapporté par Boukhari et Muslim interdit de tuer les femmes et les enfants, et les instructions du calife Abou Bakr à ses armées, rapportées par l'imam Mâlik, y ajoutent les vieillards, les moines, les arbres fruitiers et les lieux habités. Le Coran rappelle que tuer une personne innocente, « c'est comme s'il avait tué tous les hommes » (sourate 5, verset 32).
Les juristes médiévaux ont aussi admis des guerres d'expansion, dans un monde où les empires vivaient en guerre permanente, et ont divisé le monde en « domaine de l'islam » et « domaine de la guerre ». De nombreux savants contemporains jugent cette division dépassée. Mohamed Aly O. Louly écrit, dans La perversion du sens du mot djihad, que la paix est le rapport normal entre musulmans et non-musulmans, que la guerre n'est qu'une exception défensive, et que l'ancien « domaine de la guerre » est devenu pour des chercheurs un « domaine de l'appel », où l'on porte témoignage de sa foi par la parole.
Jihâd et terrorisme : un mot détourné
Depuis les années 1980, des groupes armés, d'Al-Qaïda à l'État islamique, se présentent comme menant le jihâd et qualifient leurs attentats de « martyre ». Les savants et les institutions musulmanes ont condamné cette appropriation. Le Message d'Amman, lancé en 2004 et adopté en 2005 par des centaines de savants de toutes les écoles, interdit de déclarer mécréant un autre musulman et réserve les fatwas aux savants qualifiés. En septembre 2014, plus de 120 savants ont adressé une lettre ouverte au chef de l'État islamique pour réfuter point par point son usage des textes.
De nombreuses fatwas ont déclaré illicites les attentats contre des civils, comme celle de Muhammad Tahir-ul-Qadri en 2010. En 2025, le grand mufti d'Égypte a rappelé qu'aucune organisation religieuse ne peut décréter seule le jihâd, qui relève d'une autorité politique reconnue (Le grand mufti d'Égypte rejette une fatwa appelant au jihad).
Le mot est aussi accolé à des pratiques ou à des rumeurs sans rapport avec son sens. En 2013, un cheikh tunisien a rappelé que l'islam n'approuve en rien le « jihâd du sexe » (jihâd al-nikâh) attribué par le ministre de l'Intérieur à des Tunisiennes parties en Syrie (Un cheikh tunisien condamne le « jihad du sexe »). En Inde, le « jihâd du riz » est une intox visant les musulmans, fondée sur une vidéo tournée au Pérou.
Ce qu'en dit Oumma
Oumma a consacré de nombreux articles au sens du mot. Moustapha Elhalougi a analysé en 2002, dans La notion de djihad dans les écoles françaises, la façon dont des manuels d'histoire de cinquième présentaient le jihâd comme une guerre pour « étendre l'islam », en citant des versets tronqués. Le site a aussi relayé en 2012 la campagne américaine « My Jihad », qui invitait les musulmans à raconter leur effort quotidien pour rendre au mot son sens d'effort personnel.











