Que signifie fatwa ?
Fatwa (فتوى) vient du verbe arabe aftâ, « donner un avis tranché, éclaircir une question ». Celui qui donne l'avis est le mufti ; celui qui le demande est le mustaftî ; la demande elle-même est l'istiftâ'. Le pluriel arabe est fatâwâ ; en français, on écrit « des fatwas » et l'on rencontre aussi la graphie fetwa.
Une fatwa répond donc toujours à une question. Elle peut tenir en une phrase ou en plusieurs centaines de pages. Les grands savants ont laissé des recueils de fatwas, comme al-Hâwî li-l-fatâwî d'al-Suyûtî au XVe siècle, cité par Tayeb Chouiref dans Mufti et soufi. Les fatwas de 'Alî Jum'a.
Le mot s'inscrit dans le vocabulaire du fiqh : le juriste étudie les règles en général, le mufti les applique au cas précis de la personne qui l'interroge.
La fatwa dans le Coran et la tradition
Le mot fatwa ne figure pas dans le Coran, mais le verbe y apparaît. Plusieurs versets commencent par une question posée au Prophète, avec le verbe yastaftûnaka, « ils te demandent un avis » : « Et ils te consultent à propos de ce qui a été décrété au sujet des femmes » (sourate 4, verset 127). La réponse est attribuée à Dieu lui-même : « Allah vous donne Son décret », dit le verset, où « donne Son décret » traduit yuftîkum. Le verset 176 de la même sourate suit le même modèle pour une question d'héritage.
Le principe de la consultation est posé ailleurs : « Demandez donc aux gens du rappel si vous ne savez pas » (sourate 16, verset 43). Les juristes en ont tiré une règle : celui qui ne sait pas interroge un savant, et le savant répond selon sa science.
La tradition met aussi en garde contre la fatwa donnée sans savoir. Les juristes ont fixé des conditions pour être mufti : connaître le Coran, la Sunna, la langue arabe, les avis des écoles et la situation de la personne. Le juriste hanbalite Ibn Qayyim al-Jawziyya (XIVe siècle) a formulé un principe souvent repris : la fatwa change avec le temps, le lieu, les circonstances et les coutumes.
Qui peut émettre une fatwa et quelle est sa valeur ?
En principe, tout savant qualifié peut répondre à une question. Il n'existe pas, dans l'islam sunnite, d'autorité unique qui délivrerait les fatwas pour tous les musulmans. Dans de nombreux pays, l'État a créé une fonction de grand mufti ou une institution officielle, comme le Dar al-Ifta d'Égypte. D'autres instances sont internationales : l'Académie du fiqh de l'Organisation de la coopération islamique, ou le Conseil européen de la fatwa et de la recherche, fondé à Londres en 1997, qui traite des questions propres aux musulmans d'Europe. En France, le Conseil théologique musulman de France publie par exemple les dates du Ramadan, comme l'explique l'article sur la divergence autour du début du Ramadan 2026.
Une fatwa n'a pas la force d'un jugement (qadâ'). Le jugement d'un cadi s'impose aux parties ; la fatwa éclaire, mais laisse la décision à la conscience de celui qui la reçoit. Il est admis de consulter un autre savant, et deux muftis peuvent donner des réponses opposées. Les débats de l'ijtihâd restent donc ouverts.
Les chiites duodécimains ont une organisation différente : chaque fidèle suit un savant de référence, la marja'iyya, dont les avis ont pour lui un poids particulier.
Fatwa ne veut pas dire condamnation à mort
En français, « lancer une fatwa » contre quelqu'un signifie souvent appeler à le punir ou à le tuer. Ce sens vient d'un événement précis : le 14 février 1989, l'ayatollah Khomeiny, guide de la République islamique d'Iran, appela à tuer l'écrivain Salman Rushdie, auteur des Versets sataniques. Oumma le relevait en 2010 : le mot est « utilisé à toutes les sauces depuis l'affaire Rushdie ».
Ce sens est un contresens. L'immense majorité des fatwas porte sur des questions ordinaires : peut-on jeûner quand on est soignant pendant une épidémie, reporter le jeûne pour un examen, faire un don d'organes, utiliser un crédit immobilier en Europe ? Même Bernard-Henri Lévy, cité par Alain Gresh dans « Il y a charia et charia », rappelait que fatwa veut dire « avis religieux ».
Le mot circule aussi sous forme de fausses fatwas. En 2015, une prétendue fatwa saoudienne autorisant un homme affamé à manger sa femme a fait le tour des réseaux sociaux : elle avait été inventée sur un site satirique, comme Oumma l'a montré dans La fatwa saoudienne autorisant « l'homme à manger sa femme » était un leurre grossier.
Les fatwas contre le terrorisme
Les groupes armés qui se réclament de l'islam diffusent leurs propres « fatwas » pour justifier la violence. Elles émanent le plus souvent de personnes sans qualification reconnue, et les savants les rejettent.
En 2010, le savant pakistanais Muhammad Tahir-ul-Qadri a publié à Londres une fatwa de 600 pages qui condamne le terrorisme et les attentats-suicides, relayée dans Une fatwa se dresse contre le terrorisme. En 2013, cinquante oulémas pakistanais ont déclaré illicites les attentats contre les civils, les mosquées et les écoles (Pakistan : 50 oulémas signent une fatwa contre le terrorisme). En 2014 et 2015, des imams britanniques puis canadiens ont visé le groupe État islamique (Une fatwa des imams canadiens).
En avril 2025, le grand mufti d'Égypte, Nazir Ayyad, a qualifié d'« irresponsable » un appel au jihad lancé par l'Union internationale des savants musulmans, en rappelant que seule une autorité politique reconnue peut décider d'une guerre (Le grand mufti d'Égypte rejette une fatwa appelant au jihad).
Les fatwas aujourd'hui : institutions, internet et débats
Les fatwas se sont multipliées avec la télévision et internet. Des sites et des applications répondent en quelques minutes, et Al-Azhar a lancé des fatwas en ligne, par exemple contre le jeu vidéo Fortnite en 2021 (Égypte : une fatwa numérique contre un jeu vidéo). Cette abondance pose la question de la compétence : un avis trouvé en ligne a pu être donné pour un autre pays, une autre école ou une autre situation.
Certaines fatwas suscitent aussi un débat sur le rôle des institutions religieuses. En novembre 2005, pendant les émeutes des banlieues, une « fatwa » de l'UOIF appelant au calme a été critiquée par Oumma, qui y voyait une confessionnalisation de problèmes sociaux (La « fatwa » hallucinante de l'UOIF).










