Qu'est-ce que l'école hanafite ?
L'école hanafite, ou hanafisme, est l'une des quatre écoles juridiques (madhhab) du sunnisme, avec les écoles malikite, chaféite et hanbalite. L'arabe dit al-hanafiyya (حنفية), d'après le nom de son fondateur, Abû Hanîfa. Elle porte sur le fiqh, c'est-à-dire les règles du culte, de la famille, des contrats et du droit pénal, et non sur le dogme.
C'est l'école qui compte le plus de fidèles, parce qu'elle a été adoptée par les grands empires du monde turc, persan et indien. La chronique vidéo d'Oumma Qui est l'imam Abû Hanifa ?, présentée par Slimane Rezki, la décrit comme « la plus suivie par les musulmans à travers le monde ».
Qui était Abû Hanîfa ?
Abû Hanîfa al-Nu'mân ibn Thâbit naît à Koufa, en Irak, vers 699 (80 de l'hégire), dans une famille d'origine persane. Marchand d'étoffes, il enseigne le droit dans la grande mosquée de la ville. Selon la tradition, il refuse la charge de juge que lui proposent les califes, et meurt en 767 à Bagdad, en prison selon de nombreux récits.
Il a peu écrit lui-même. Sa doctrine est connue par ses deux principaux disciples : Abû Yûsuf (mort en 798), grand cadi de Bagdad sous Hârûn al-Rachîd, et Muhammad al-Shaybânî (mort en 805), dont les livres fondent l'école. Les avis du maître et de ses disciples diffèrent parfois, et l'école retient tantôt l'un, tantôt l'autre.
Éric Geoffroy rappelle, dans Initiation au soufisme, que la tradition soufie fait aussi d'Abû Hanîfa un maître spirituel, figurant dans les premières chaînes initiatiques.
La méthode hanafite : l'« école de l'opinion »
À Koufa, loin de Médine, les juristes disposaient de moins de hadiths et devaient trancher des cas nouveaux dans une société mêlée. Les hanafites ont donc été appelés ahl al-ra'y, les « gens de l'opinion », par opposition aux « gens du hadith ». Leur méthode repose sur le Coran, la Sunna, le consensus (ijmâ') et l'analogie (qiyâs), auxquels ils ajoutent l'istihsân, la « préférence juridique » qui permet d'écarter une analogie aux conséquences injustes, et la coutume ('urf).
L'école distingue aussi deux degrés d'obligation : le fard, établi par une preuve certaine, et le wâjib, établi par une preuve seulement probable. La prière du witr est ainsi wâjib pour les hanafites, simple sunna pour les autres écoles.
En théologie, les hanafites suivent surtout le maturidisme. Omero Marongiu-Perria note, dans Comment le musulman conçoit-il sa relation au monde ?, que le droit hanafite, développé dans l'espace non arabophone de l'empire, a produit des avis ouverts sur la liberté de culte des non-musulmans. Le Britannique Abdal Hakim Murad souligne, dans La grande capacité d'adaptation de l'islam, l'insistance hanafite sur le respect du pacte de sécurité (amân) qui lie les musulmans minoritaires à l'État où ils vivent.
Où suit-on l'école hanafite ?
Le hanafisme fut l'école des juges abbassides, puis le droit officiel de l'Empire ottoman et de l'Empire moghol en Inde. Il domine aujourd'hui en Turquie, dans les Balkans (Bosnie, Albanie, Kosovo), dans le Caucase, chez les Tatars de Russie, en Asie centrale, en Afghanistan, au Pakistan, en Inde, au Bangladesh et chez les musulmans de Chine. Il reste présent en Syrie, en Irak, en Jordanie et en Égypte.
En France, la plupart des musulmans d'origine maghrébine ou ouest-africaine suivent le malikisme. Les mosquées turques, pakistanaises, afghanes ou balkaniques suivent le hanafisme, ce qui explique de petites différences visibles, comme l'heure de la prière de l''asr, plus tardive dans l'avis d'Abû Hanîfa.
Hanafites et malikites : quelles différences ?
Les deux écoles partagent l'essentiel. Leurs différences portent sur des détails. Pour les hanafites, le sang qui coule d'une blessure annule les ablutions (wudû'), mais le contact entre un homme et une femme ne les annule pas. La zakât al-fitr peut être versée en argent, alors que les trois autres écoles demandent de la nourriture. Une femme majeure peut conclure elle-même son mariage, quand les autres écoles exigent un tuteur.
La question de l'alcool est la plus mal comprise. Pour Abû Hanîfa, le mot khamr du Coran désignait au sens strict le vin de raisin, interdit en toute quantité, et d'autres boissons fermentées n'étaient interdites qu'à la dose qui enivre. Muhammad al-Shaybânî a soutenu l'inverse, et c'est son avis, l'interdiction de tout ce qui enivre, quelle qu'en soit la quantité, que l'école hanafite a ensuite retenu. Oumma a relaté en 2017 la polémique suscitée par un religieux égyptien, Khaled El Gendy, qui s'appuyait sur l'ancien avis pour dire que boire de la bière n'est « pas haram » sans ivresse. Les quatre écoles s'accordent sur le verset : « Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées, les flèches de divination ne sont qu’une abomination, œuvre du Diable » (sourate 5, verset 90).






