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La grande capacité d’adaptation de l’islam

Contrairement aux stéréotypes d’usage, l’islam, historiquement, s’est toujours bien accommodé du statut minoritaire. L’histoire de l’Islam en Chine traditionnelle, où celui-ci servit si fidèlement les empereurs qu’il fut reconnu religion semi-officielle de l’Etat mandarin, est davantage la norme que l’exception. Ce n’est pas la première fois que l’Islam est minoritaire dans une société, et il s’avère même que par de là les frontières du monde islamique les musulmans se sont toujours montrés d’intègres citoyens, souvent au sein d’environnements sociaux nettement moins multiculturalistes que le nôtre. Ainsi, l’école de jurisprudence hanafite insiste-elle notamment sur le caractère sacré du aman (covenant) que les minorités musulmanes entérinent auprès des gouvernements non musulmans.

Ainsi, en droit canon hanafite, en vertu de ce covenant, demeure-t-il strictement prohibé pour des musulmans – et ce, même en temps de guerre –de s’attaquer à des non-musulmans, quand bien même ces derniers entretiendraient eux-mêmes un conflit avec un état musulman. Les juristes soulignent à ce propose que Jafa’r (r) lui-même, un cousin du Prophète (s), ne vit aucun inconvénient à servir dans l’armée d’un roi chrétien.

La charge antidreyfusarde qui se polarise actuellement contre la présence musulmane ne veut, semble-t-il, rien entendre de cette réalité historique. Conséquence : alors qu’il y a un siècle l’opinion occidentale problématisait les juifs, c’est maintenant aux musulmans qu’il revient de subir la pression sociale.

Il fut un temps où les antisémites présentaient les juifs comme des envahisseurs, comme une intrusion orientale sur des terres blanches et chrétiennes, un peuple sémite dont la loyauté à l’égard de leur propre loi rendait pour toujours suspecte leur aptitude à faire preuve de loyauté à l’égard du pouvoir officiel de leur pays d’accueil.

Il semblait ainsi entendu, dans cette perspective victorienne, que si la chrétienté reconnaissait une séparation en bonne et due forme entre la religion et l’état, l’Autre sémitique, en était, lui, proprement incapable. Le chrétien, en tant qu’héritier de la vision helléniste de Saint-Paul, était libre en esprit. Le juif sémitique, enchaîné à sa loi, s’interdisait, de fait, toute chance de progression ou de réconciliation avec les valeurs de ses compatriotes les Gentils. Pire encore : son objectif inavoué était de subvertir, dominer et posséder.

Il semble que bien peu d’occidentaux aient cerné cette analogie. Une des ironies de la crise actuelle tient au fait que les plus fervents défenseurs de l’Etat d’Israël font souvent un usage implicite des catégories de l’antisémitisme pour disqualifier les valeurs de l’Islam. Pim Fortuyn, politicien hollandais, chantre de l’anti-immigration qui proposa de fermer toutes les mosquées de Hollande, a publié un livre Contre l’islamisation de notre culture pour célébrer le cinquantième anniversaire de la création d’Israël.

Et les nombreuses caractérisations de la nouvelle présence musulmane figurant dans son analyse correspondent en tout point aux catégories de l’antisémitisme : l’Autre musulman est irrationnel, il maltraite ses femmes et observe des règles diététiques d’un autre âge. Il est mû par la loi, et non par l’Esprit. Il est donc figé, c’est un phénomène monolithique, inapte à la réforme. Son intention n’est pas d’enrichir son pays d’adoption, mais de le conquérir et de le soumettre dans le cadre d’un projet religieux transnational de domination et d’assujettissement politique.

Les musulmans, dans le fond, sont les nouveaux juifs. Une transposition étrange s’est donc produite : une communauté religieuse délivrée du joug chrétien trouve des épaules musulmanes pour se soulager. Méditer sur l’ironie de ce curieux transfert serait sans doute une perte de temps ; impossible, cependant, d’oublier le sort tragique des précédentes victimes. Le chemin d’Auschwitz à Srebrenica n’a rien d’un zigzag. Et les démagogues de l’extrême droite occidentale sont manifestement postés tout du long.

Étant donné qu’Al-Qaïda ou ses supplétifs ont largement contribué à consolider ce nouveau chauvinisme, il est particulièrement déprimant de constater que la plupart des musulmans occidentaux soient si peu au fait de la généalogie de ce genre de réseaux. Quoiqu’il en soit, regardons les choses en face : beaucoup de gens nous détestent, et nous ne pouvons pas écarter la possibilité que leur haine se matérialise à l’avenir en filtres à immigration, fermetures de mosquées, interdiction du hijab dans les lieux publics, ainsi qu’à une diabolisation généralisée des musulmans débouchant sur des émeutes, ou encore une répression d’état s’annonçant pour nous particulièrement inconfortable. Le libéralisme, comme la République de Weimar en fit la découverte, peut être une idéologie fragile.

Reste qu’une telle charge appelle de notre part une réponse franche. Notre immigration fut-elle purement économique ? Sommes-nous arrivés ici pour tirer quelque avantage tactique des lois de liberté d’expression en vue d’inaugurer un programme global de subversion politique ? Sommes-nous Britanniques, Français, ou Allemands simplement parce nous sommes titulaires d’un passeport et que nous disposons d’un emploi ? Où est-ce pour nous une patrie, un port d’attache affective ?

Le nouvel antisémitisme n’y pourra jamais rien : l’Islam classique a toujours fait preuve d’une grande capacité d’adoption et d’adaptation. Il est également remarquable que certains réformistes modérés ont initié des communautés musulmanes européennes qui se sentent aujourd’hui sincèrement européennes, et qui dénoncent vigoureusement l’extrémisme. Mais nous devons également reconnaître qu’un nombre croissant de leaders de communautés d’obédience littéraliste (la plupart d’entre eux étant d’ailleurs chaperonnés par des états moyen-orientaux où les sermons sont violemment antioccidentaux) se montrent pour le moins sceptiques quant à la plasticité de l’Islam classique ou de celui des réformistes. Pour eux, nous serons toujours un genre de diaspora, avec des racines ancrées dans un ailleurs arabe.

Une première conclusion s’impose. Ceux d’entre nous qui considèrent que la nature du lien qui les unit à leurs pays d’adoption n’est qu’économique seraient mal venus de reprocher à leurs sociétés hôtes de les regarder d’un œil de mépris et de suspicion. Car s’il nous arrive parfois de blâmer l’attitude de certains non musulmans qui, vivant dans des pays à majorité musulmane, ont tendance à se replier sur eux-mêmes et à ne pas vouloir s’acclimater à l’ambiance culturelle locale, nous devons comprendre que nos hôtes soient disposés à en faire autant lorsque c’est nous qui sommes en minorité et qui adoptons une attitude de repli.

Un pays qui accepte des migrants, quand bien même le mobile de l’immigration de ces derniers serait purement économique, est en droit d’attendre de leur part un minimum d’investissement dans une forme ou l’autre de migration culturelle. Le multiculturalisme, aucun musulman sensé ne saurait le contester, doit toujours avoir certaines limites.

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