Les rêves en islamالرؤيا

Le rêve occupe une place à part dans la tradition musulmane : le Coran raconte celui de Joseph, le Prophète interrogeait ses compagnons sur leurs songes, et toute une science de l'interprétation s'est développée autour d'Ibn Sîrîn. Mais la tradition invite aussi à la prudence : tous les rêves ne sont pas porteurs d'un message, et aucun ne peut fonder une règle religieuse.

Que dit l'islam des rêves ?

Le rêve est pris très au sérieux par la tradition, mais avec réserve. Pierre Lory, dans « Les rêves dans la culture musulmane », résume cette double attitude : gravité, car un hadith affirme que le rêve est une partie de la prophétie qui perdure après la mort du Prophète ; prudence, car il faut distinguer les rêves porteurs d'un message de ceux qui viennent simplement des passions humaines ou de la tentation.

Les savants classent ainsi les rêves en trois catégories, selon un hadith authentique : le discours de l'âme, qui rejoue les événements de la veille et ne porte aucun message ; l'effroi ou la tristesse venus de Satan, qui veut perturber le dormeur ; et le rêve sain, envoyé par Dieu. Le vocabulaire sert à les distinguer : on appelle ru'yâ le rêve véridique et hulm le rêve troublant. « Le rêve sain vient de Dieu, le hulm vient de Satan », dit la tradition citée par Lory. Le critère retenu est pratique : celui qui s'éveille angoissé a reçu un trouble, celui qui s'éveille soulagé et joyeux a reçu une bonne nouvelle.

Abd El Hafîd Benchouk ajoute, dans son article sur le rêve en islam, la distinction des soufis entre le rêve ordinaire, qui décharge l'âme de ce qu'elle a accumulé dans la journée, le cauchemar, et le songe véridique. Il rappelle aussi qu'il faut distinguer ce rêve nocturne du « rêve éveillé », c'est-à-dire de l'imagination créatrice dont les maîtres soufis recommandent de rester maître.

Que signifie « le rêve est la quarante-sixième partie de la prophétie » ?

Ce hadith célèbre est rapporté avec de très nombreuses variantes : certaines parlent de la quarantième, d'autres de la soixante-dixième partie de la prophétie, et précisent parfois qu'il s'agit du rêve de l'homme pieux. Lory note que les commentateurs ont beaucoup débattu de son sens. Pour certains, il faut l'entendre de façon métaphorique : la partie d'une chose ne peut être identifiée à son tout. Pour d'autres, il concerne les contemporains du Prophète. Les lectures les plus larges admettent que ces messages confirment l'apport de la révélation sans rien y ajouter de neuf.

La prudence s'explique par l'histoire : dès les premiers siècles de l'islam, des hommes politiques ont publié des rêves annonçant leur victoire pour lui donner un cachet providentiel, et des illuminés ont proclamé leur mission divine. Les traditionnistes ont donc encadré cette notion pour éviter des « prophéties » incontrôlables. C'est pourquoi aucune école ne fait du rêve une source de droit : un songe, même vécu comme véridique, ne rend pas licite ce que la Loi interdit ni l'inverse.

Une autre tradition affirme que celui qui voit le Prophète en rêve le voit vraiment, car Satan ne peut prendre sa forme. Les juristes en ont minimisé la portée pratique, pour qu'aucun rêveur ne se croie investi d'une autorité. Voir le Prophète en rêve est un honneur, mais il ne change rien aux règles de la religion.

Que faire après un bon rêve ou un mauvais rêve ?

La tradition indique une conduite simple. Après un rêve agréable, on remercie Dieu et on le raconte à une personne qui nous aime et qui nous veut du bien. Après un rêve qui effraie ou attriste, on cherche refuge auprès de Dieu contre le mal du rêve et de Satan, et on ne le raconte pas, de peur qu'on ne s'en serve pour l'interpréter de façon alarmante. Benchouk le résume : il est de coutume de raconter un beau rêve et de ne surtout pas ébruiter un mauvais, comme pour conjurer sa possible réalisation.

L'exemple prophétique va dans le même sens. Lory rapporte que le Prophète réunissait le matin ses compagnons et leur demandait si l'un d'eux avait rêvé. Les gestes avant le sommeil (ablutions, récitation de versets, invocations) font partie de cette attention portée au sommeil, qui est vu comme un moment grave, proche d'une petite mort, comme le suggère le Coran (sourate 39, verset 42). Ces rituels aident aussi à prévenir les cauchemars.

Enfin, on n'interprète pas un rêve à la légère. La tradition conseille de ne confier son interprétation qu'à une personne compétente et bienveillante, ou de la laisser sans interprétation. Chercher dans chaque rêve un présage ou en faire un instrument de crainte est contraire à l'esprit de la foi.

Que disent le Coran et les récits des prophètes sur les rêves ?

Le Coran contient plusieurs rêves fondateurs. La sourate 12 s'ouvre sur celui de Joseph, qui voit onze étoiles, le soleil et la lune se prosterner devant lui (sourate 12, verset 4). Son père, Jacob, lui conseille de ne pas le raconter à ses frères. Plus tard, Joseph interprète le rêve du roi d'Égypte, sept vaches grasses mangées par sept maigres, et en tire un plan pour affronter sept années de disette (sourate 12, versets 46 à 49). Benchouk voit dans ce récit le modèle du rêve véridique qui réalise un destin.

Le philosophe Youssef Seddik a consacré à cet épisode une étude comparative : « Le rêve de Yûsuf et l'oracle de l'Œdipe sophocléen ». Il y compare le rêve de Joseph, qui se réalise comme un destin lisible, à la tragédie grecque où l'oracle conduit au malheur.

D'autres rêves sont mentionnés. Abraham dit à son fils qu'il se voit en songe l'immolant (sourate 37, verset 102), épisode où le songe prophétique vaut ordre pour un prophète, ce qui n'est pas le cas des autres croyants. Le Coran évoque aussi un songe du Prophète annonçant l'entrée des musulmans à La Mecque (sourate 48, verset 27). Lory rappelle enfin que des rêves ont inspiré certains usages de la communauté, comme l'institution de l'appel à la prière (adhân), rapportée aux songes convergents d'un compagnon, Abd Allah ibn Zayd, et de 'Umar, que le Prophète a validés. Cela n'a donc été retenu qu'après l'aval du Prophète.

Qui est Ibn Sîrîn et comment interprète-t-on les rêves ?

L'interprétation des rêves, appelée ta'bîr ou onirocritique, est une science ancienne du monde musulman. Son nom le plus connu est celui de Muhammad ibn Sîrîn, savant et traditionniste de Bassora, né en 654 et mort en 728 selon Amina Belhriti, qui retrace sa vie et son œuvre. Son nom figure sur un « livre d'explication des rêves » diffusé dans tout le monde musulman, notamment au Maroc. Belhriti souligne pourtant que les biographes classiques insistent sur sa fonction de traditionniste et passent rapidement sur son rôle d'interprète. Elle précise que le plus ancien traité complet conservé est celui de Dînawarî, composé en 1006.

Ces ouvrages donnent des clés d'interprétation (l'eau, le feu, les animaux, les couleurs) qui ne sont pas des règles religieuses mais des lectures symboliques, souvent liées au contexte culturel du rêveur. Le même rêve peut avoir plusieurs sens selon la personne, son état et ses actes. L'interprète doit d'ailleurs être savant, bienveillant et discret.

Pierre Lory a étudié une question particulière de cette littérature : celle de la vision de Dieu en rêve. Dans une étude en deux parties (voir aussi la seconde partie), il montre comment les théologiens ont concilié le dogme de la transcendance de Dieu avec les récits de songes où Dieu serait vu. Ce sujet reste un champ de spécialistes, et la prudence dominante est de ne pas en tirer de conséquences pour sa pratique.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un rêve véridique en islam ?+

Le rêve véridique, ru'yâ, est un rêve sain, perçu comme un message de bonne nouvelle ou d'avertissement envoyé par Dieu. On le reconnaît à l'apaisement qu'il laisse au réveil. Il se distingue du hulm, rêve troublant, et du simple écho des pensées du jour.

Que faire après un cauchemar ?+

La tradition recommande de chercher refuge auprès de Dieu contre le mal de ce rêve et de ne le raconter à personne. On ne le prend pas comme un présage de malheur.

Un rêve peut-il changer une règle religieuse ?+

Non. Les savants s'accordent à dire qu'aucune obligation ou interdiction ne peut être fondée sur un rêve, même s'il paraît véridique. La règle repose sur le Coran et la Sunna.

Est-il vrai que voir le Prophète en rêve est une vraie vision ?+

Un hadith rapporte que celui qui voit le Prophète en rêve le voit vraiment, car Satan ne peut prendre sa forme. Les savants y voient un honneur, mais précisent que ce rêve ne donne aucune autorité nouvelle au rêveur ni ne modifie la religion.

Peut-on interpréter ses rêves avec le livre d'Ibn Sîrîn ?+

Les manuels d'interprétation donnent des clés symboliques, mais le sens d'un rêve dépend de la personne et du contexte. Il vaut mieux ne pas les prendre comme des règles ni s'alarmer de ce qu'ils annoncent.

L'istikhâra se fait-elle par le rêve ?+

Non. La prière de consultation (istikhâra) consiste en deux rak'at suivies d'une invocation. Elle n'oblige pas à recevoir un rêve : on agit ensuite avec confiance, après avoir réfléchi et consulté.

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Page rédigée par la rédaction d'Oumma à partir de ses articles, notamment ceux de Pierre Lory, Abd El Hafîd Benchouk, Amina BELHRITI, Youssef SEDDIK.