Que signifie fitra ?
Fitra (فطرة, on écrit aussi fitrah ou fiṭra) se traduit par « nature originelle », « nature primordiale » ou « disposition innée ». En islam, le mot désigne l'état dans lequel Dieu crée l'être humain : une nature droite, capable de reconnaître l'existence d'un Créateur unique et de sentir ce qui est juste.
Le mot vient de la racine f-ṭ-r, dont le sens premier est « fendre » puis « faire exister pour la première fois ». Le Coran appelle Dieu Fâṭir, « Créateur des cieux et de la terre » (sourate 35, verset 1 ; sourate 6, verset 14) : Celui qui a fait surgir la création sans modèle préalable. La fitra est donc, littéralement, la manière dont une chose a été créée au départ.
La même racine donne fitr, la rupture du jeûne. C'est elle que l'on retrouve dans l'Aïd al-Fitr, la fête de la fin du Ramadan, et dans la zakât al-fitr. Au Maghreb, on dit d'ailleurs souvent « payer la fitra » pour cette aumône : c'est un raccourci de l'usage courant, distinct du sens théologique du mot.
La fitra dans le Coran et le hadith
Le texte de référence est le verset 30 de la sourate 30, Ar-Rûm. Il invite à diriger tout son être vers la religion pure et la présente comme la nature qu'Allah a originellement donnée aux hommes : c'est ainsi que Hamidullah traduit fitrat Allah. Le verset ajoute qu'il n'y a pas de changement à la création d'Allah et appelle cette religion conforme à la fitra la religion de droiture.
Les commentateurs rapprochent souvent ce verset du pacte primordial du verset 172 de la sourate 7, où les descendants d'Adam reconnaissent Dieu comme leur Seigneur avant même de venir au monde.
Dans la tradition, le hadith le plus cité est rapporté par Boukhari et Muslim d'après Abou Hourayra : tout enfant naît dans la fitra, puis ses parents en font un juif, un chrétien ou un mazdéen. Le Prophète y compare l'enfant à un animal qui naît entier, sans mutilation. Abou Hourayra récite ensuite le verset 30 de la sourate 30. Un autre récit, sur le voyage nocturne, rapporte que le Prophète choisit une coupe de lait plutôt qu'une coupe de vin, et que l'ange Gabriel lui dit qu'il avait choisi la fitra.
Que disent les savants de la fitra ?
Les savants ont discuté le contenu exact de la fitra. Pour une majorité, dont Ibn Taymiyya qui y a consacré de longs développements, elle est une prédisposition à reconnaître le Dieu unique, au tawhid : l'homme n'a pas besoin d'apprendre que Dieu existe, il a seulement besoin qu'on ne le détourne pas de ce qu'il sait déjà. Pour d'autres, la fitra est une aptitude neutre, ni foi ni mécréance, que l'éducation et la raison orientent ensuite. Les deux lectures s'accordent sur un point : l'être humain ne naît pas coupable, et l'islam ne connaît pas de péché originel transmis.
Cette idée a nourri la philosophie. Dans L'islam sera humaniste ou ne sera plus, Hocine Kerzazi rappelle le récit Hayy ibn Yaqzân de l'Andalou Ibn Tufayl (XIIe siècle) : un enfant élevé seul sur une île parvient, par la seule observation et le raisonnement, à reconnaître l'existence et l'unicité de Dieu. Pour le professeur de philosophie Faker Korchane, dont Oumma a résumé une chronique sur la raison et la justice, la fitra se manifeste dans l'empathie, comme la révolte que l'on ressent devant un enfant qui souffre, et l'équilibre de l'être humain tient à l'accord entre la raison, la fitra et la révélation.
Les soufis parlent plutôt d'un retour à la fitra. L'article Soufisme et psychologie, qui présente un séminaire animé en 2018 par l'islamologue Eric Geoffroy et la psychanalyste Marie-Odile Delacour, décrit l'islam comme dîn al-fitra, la « religion de la nature originelle », et la vie spirituelle comme une manière de se défaire des fausses identités pour retrouver cette « patrie originelle ».
Les gestes de la fitra
Le mot a aussi un sens pratique. Un hadith rapporté par Boukhari et Muslim compte cinq gestes « de la fitra » : la circoncision (khitân), le rasage des poils du pubis, la taille de la moustache, la coupe des ongles et l'épilation des aisselles. Une version plus longue, rapportée par Muslim d'après Aïcha, en compte dix et ajoute notamment le siwâk (le bâtonnet pour les dents) et le rinçage du nez.
Ces gestes, appelés khisâl al-fitra ou sunan al-fitra, relèvent de l'hygiène que la nature humaine reconnaît comme bonne. Les juristes les rangent pour la plupart parmi les actes recommandés ; le statut de la circoncision varie selon les écoles, obligatoire pour les chaféites et les hanbalites, sunna fortement recommandée pour les hanafites et les malikites. La page naissance et prénoms revient sur la circoncision.
La fitra aujourd'hui
L'idée de fitra explique un usage répandu chez les convertis : beaucoup disent qu'ils sont « revenus » à l'islam plutôt qu'ils ne s'y sont convertis, puisque selon le hadith tout être humain naît dans cette disposition. La page conversion aborde ce parcours.
Le mot sert aussi de nom à des écoles, des associations ou des boutiques. Oumma a ainsi suivi l'école musulmane Al-Fitra d'Halluin, près de Lille, ouverte en 2015 sans l'accord du maire, dont le procureur a classé sans suite le signalement en 2016.
La fitra se distingue de la nafs, l'âme avec ses penchants, et de l'îmân, la foi consciente et assumée : la fitra est le terrain, la foi est ce qui y pousse.




