Que signifie shukr ?
Shukr (شكر), que l'on écrit aussi choukr ou chukr, désigne la gratitude, la reconnaissance d'un bienfait reçu. Celui qui la pratique est shâkir, et celui qui la pratique beaucoup shakûr. Le mot courant pour dire « merci », choukrane, en dérive directement.
Les lexicographes arabes rattachent la racine sh-k-r à l'idée de manifester : on disait d'une bête qu'elle était shakûr quand un peu de fourrage suffisait à la faire profiter visiblement. La gratitude est donc un bienfait qui se voit sur celui qui l'a reçu.
Le shukr se distingue du hamd, la louange, que l'on prononce dans hamdoulah (al-hamdu lillâh, « louange à Allah »). Le hamd loue Dieu pour ce qu'Il est et pour ce qu'Il donne ; le shukr répond à un bienfait précis. La tradition décrit trois niveaux de shukr : la gratitude du cœur, qui reconnaît que le bien vient de Dieu, celle de la langue, qui le dit, et celle des membres, qui emploient le bienfait à ce qui plaît à Dieu.
Le shukr dans le Coran : le contraire du kufr
Le Coran oppose constamment la gratitude (shukr) à l'ingratitude (kufr). Ce second mot, qui a donné kufr au sens de mécréance, signifie d'abord « couvrir » un bienfait, refuser de le reconnaître. Le verset le plus cité réunit les deux : « Si vous êtes reconnaissants, très certainement J'augmenterai [Mes bienfaits] pour vous. Mais si vous êtes ingrats, Mon châtiment sera terrible » (sourate 14, verset 7).
Le Coran présente la vie comme le choix entre ces deux voies : l'homme a été guidé dans le chemin, qu'il soit reconnaissant ou ingrat (sourate 76, verset 3). Il relie la gratitude au rappel de Dieu : « Souvenez-vous de Moi donc. Je vous récompenserai. Remerciez-Moi et ne soyez pas ingrats envers Moi! » (sourate 2, verset 152). Il rappelle aussi que l'ouïe, la vue et l'intelligence ont été données à l'homme pour qu'il soit reconnaissant (sourate 16, verset 78).
Le constat est souvent sévère : peu de serviteurs sont reconnaissants, dit le verset 13 de la sourate 34, et Iblis promet de détourner les hommes pour que Dieu n'en trouve pas la plupart reconnaissants (sourate 7, verset 17). À l'inverse, Noé est appelé « un serviteur fort reconnaissant » (sourate 17, verset 3).
Dieu « reconnaissant » et la gratitude envers les gens
Fait remarquable, le Coran applique le même mot à Dieu : « Allah est Reconnaissant, Omniscient » (sourate 2, verset 158). Les noms ash-Shâkir et ash-Shakûr signifient que Dieu récompense largement le peu qu'on Lui offre. Ahmadou M. Kanté, dans Visages du « choukr » à la lumière du Coran, décrit cette relation comme une « réciprocité positive » entre Dieu et l'homme, où le shukr est la part de l'homme.
La gratitude vise aussi les êtres humains. Le Coran l'associe à la bonté envers les parents : « Sois reconnaissant envers Moi ainsi qu'envers tes parents » (sourate 31, verset 14). Selon un hadith rapporté notamment par Abou Daoud et Tirmidhi, celui qui ne remercie pas les gens ne remercie pas Allah. Le même auteur, dans De la reconnaissance et de l'ingratitude à la lumière de la morale musulmane, distingue ainsi une reconnaissance « verticale », envers Dieu, et une reconnaissance « horizontale », envers le prochain, et montre que la seconde engage la première.
Comment le shukr se pratique-t-il ?
La gratitude se dit d'abord par des formules : al-hamdu lillâh après un repas, une bonne nouvelle ou une guérison, choukrane ou barakallahoufik pour remercier quelqu'un. Elle passe aussi par l'acte. Selon un hadith rapporté par Boukhari et Muslim, le Prophète priait la nuit jusqu'à ce que ses pieds enflent ; à qui s'en étonnait, il répondait qu'il voulait être un serviteur reconnaissant.
La tradition connaît aussi la prosternation de gratitude (sujûd ash-shukr), une prosternation unique faite en apprenant une bonne nouvelle ou en échappant à un malheur. Les chaféites et les hanbalites la tiennent pour recommandée ; elle a été discutée chez les hanafites et les malikites, dont l'avis le plus connu de leurs fondateurs était réservé.
Enfin, le shukr forme un couple avec le sabr, la patience. Selon un hadith rapporté par Muslim, le croyant remercie quand un bien lui arrive et patiente quand un mal le touche, et les deux sont un bien pour lui. Le Coran réunit les deux qualités dans l'expression « tout homme plein d'endurance et de reconnaissance » (sourate 14, verset 5). Pour la gratitude à la naissance d'un enfant, voir la page sur la naissance et les prénoms.



