Qu'appelle-t-on l'âge d'or de l'islam ?
Le Dr Mohamed Chtatou le définit, dans L'âge d'or de l'Islam (1/2), comme une période « traditionnellement datée du VIIIe siècle au XIIIe siècle », durant laquelle une grande partie du monde musulman, gouvernée par divers califats, voit fleurir la science, l'économie et la culture. On en place généralement le début sous le calife abbasside Haroun ar-Rachid (786-809), avec l'essor de la Maison de la sagesse (Bayt al-Hikma) de Bagdad, à la fois bibliothèque, centre de traduction et académie.
Sa fin est discutée. Beaucoup la fixent à 1258, quand les Mongols prennent et ravagent Bagdad. D'autres vont jusqu'en 1492, avec la chute de Grenade, dernier royaume musulman d'Espagne. Il faut aussi nuancer : l'expression « âge d'or » est une image, et les historiens rappellent que le monde musulman n'a pas cessé de produire des savants après cette période, ni que tous ses habitants en ont également profité.
Ces siècles s'inscrivent à la suite des premiers califes, dont les conquêtes ont réuni sous une même autorité des régions de cultures très différentes : l'arabe devient la langue commune des lettrés, du Maghreb à l'Asie centrale. Les voyages des savants, la circulation des livres et le papier, adopté au VIIIe siècle, accélèrent les échanges. Cette unité linguistique et politique est l'une des conditions de l'essor scientifique. Voir aussi l'histoire de la civilisation.
Pourquoi le savoir occupait-il une telle place ?
L'essor scientifique du monde musulman repose en partie sur une conviction religieuse. Selon la tradition, la première parole révélée au Prophète est « Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé » (sourate 96, verset 1). Le Coran invite aussi à observer la création : « dans la création des cieux et de la terre, et dans l'alternance de la nuit et du jour, il y a des signes pour les doués d'intelligence » (sourate 3, verset 190). Pour de nombreux savants, comprendre la nature, c'est donc approfondir l'émerveillement devant le Créateur.
L'article Pourquoi la civilisation musulmane mettait le savoir au centre montre comment cette orientation a fait des bibliothèques les cœurs de la ville, de Bagdad à Cordoue, du Caire à Samarcande. Le savant était respecté ; la transmission, de maître à élève, était valorisée.
Les sciences religieuses (exégèse du Coran, hadith, droit) se sont développées en parallèle des sciences dites rationnelles. Les mêmes hommes pouvaient être juristes, médecins et astronomes. Certains besoins du culte ont stimulé la recherche : calculer l'heure de la prière et l'orientation de la qibla a conduit à l'astronomie et à la trigonométrie, les règles de l'héritage à l'algèbre, la détermination des mois à l'étude de la lune (voir le calendrier hégirien).
Quelles découvertes et quels savants retenir ?
Mathématiques. Al-Khwarizmi (vers 780-850) a écrit un traité fondateur d'algèbre, dont le mot dérive d'al-jabr, et ses travaux ont répandu en Europe le système de numération décimale d'origine indienne ; le mot « algorithme » vient de son nom. Astronomie. Des observatoires sont construits à Bagdad et à Damas ; l'astrolabe et les tables astronomiques se perfectionnent, comme l'évoque l'article de Mohamed Chtatou. Optique. Ibn al-Haytham (vers 965-1040) renouvelle l'étude de la vision et fonde sa démarche sur l'expérimentation.
Médecine. Al-Razi (Rhazès) distingue notamment la rougeole de la variole. Avicenne (Ibn Sina, 980-1037), né près de Boukhara, rédige Le Canon de la médecine, enseigné en Europe pendant des siècles ; Omar Merzoug en dresse le portrait dans un entretien consacré à Avicenne. Plus tard, Ibn an-Nafis (XIIIe siècle) décrit la circulation pulmonaire.
Philosophie. Al-Kindi, al-Farabi, Avicenne puis Averroès (Ibn Rochd, 1126-1198) commentent Aristote et posent la question du rapport entre raison et foi ; les commentaires d'Averroès marqueront la scolastique latine. Géographie et sciences naturelles voient aussi de grandes avancées.
Dans ses articles sur Abbas Ibn Firnas, le même auteur évoque l'inventeur andalou du IXe siècle. Là encore, il faut éviter l'excès de légende : on retient surtout que ces savants ont conservé, critiqué et prolongé l'héritage antique avant de le transmettre.
Quelles grandes villes ont porté ce rayonnement ?
Bagdad, fondée en 762 par le calife abbasside al-Mansur, devient le centre intellectuel et commercial du monde de son temps. La Maison de la sagesse, ses libraires et ses copistes en font une capitale du livre. La vidéo Bagdad an 1000 en donne une idée visuelle.
Le Caire accueille dans les années 970 l'université d'al-Azhar, fondée sous les Fatimides et toujours active. À Fès, l'université d'al-Qarawiyyin, fondée au IXe siècle selon la tradition par Fatima al-Fihri, est considérée comme l'une des plus anciennes institutions d'enseignement en activité. Samarcande, Boukhara, Nichapur en Asie centrale et en Iran, Damas, Kairouan et Tombouctou plus tard, ont aussi été des foyers de savoir.
Cordoue, enfin, capitale du califat omeyyade d'Espagne, est au Xe siècle l'une des plus grandes villes d'Europe : bibliothèques, rues éclairées et pavées, bains publics, irrigation. La Grande Mosquée de Cordoue, commencée en 785 et agrandie au fil des siècles, en reste l'emblème (voir la reconstitution 3D). La page mosquée du lexique rappelle le rôle de ces lieux dans l'enseignement.
Ce réseau de villes a permis aux savants, aux livres et aux idées de circuler d'un bout à l'autre du monde musulman et au-delà, vers l'Europe latine, notamment par Tolède, Cordoue et la Sicile.
Qu'était Al-Andalus et que faut-il penser de son « mythe » ?
Al-Andalus désigne les territoires de la péninsule Ibérique sous domination musulmane, de 711 à 1492. Cordoue y devient capitale d'un califat (929) puis, après son éclatement, les royaumes de taïfas, les dynasties almoravide et almohade et enfin le royaume de Grenade se succèdent. Des figures comme Averroès, Maïmonide, Ibn Arabi ou Ibn Hazm y ont vécu.
L'image d'une Espagne où musulmans, juifs et chrétiens auraient vécu en harmonie est devenue très populaire ; elle est aussi contestée. Les articles d'Oumma reflètent ce débat. Al-Andalus (711-1492) : mythe du vivre-ensemble ou réalité historique ? conclut que cette société n'était ni un paradis multiculturel ni une tyrannie : les non-musulmans avaient un statut juridique inférieur, mais la coexistence culturelle y fut réelle. Rafik Hiahemzizou discute de son côté la thèse d'un « mythe » dans Le prétendu mythe d'Al-Andalus, et Amine Ajar l'aborde sous l'angle de l'actualité.
Les historiens s'accordent sur l'essentiel : un foyer de traduction (notamment à Tolède après la Reconquista), de poésie, de philosophie et d'agronomie, dont l'influence sur l'Europe latine est réelle. Sur la chute de Grenade en 1492, Rafik Hiahemzizou propose une analyse de ses causes.
Pourquoi cet âge d'or s'est-il achevé ?
Les historiens mettent en avant plusieurs facteurs, rarement un seul. Politiquement, le califat abbasside s'est fragmenté en sultanats et en dynasties rivales dès le IXe et le Xe siècle. Militairement, les Croisades au Levant, la Reconquista en Espagne et surtout l'invasion mongole, avec la prise de Bagdad en 1258, ont détruit des centres majeurs et des bibliothèques. Économiquement, le déplacement des routes commerciales a joué un rôle dans les siècles suivants.
Certains auteurs insistent aussi sur des causes internes. Rafik Hiahemzizou propose dans Le déclin de la civilisation islamique : une tentative d'explication de situer les premiers germes du déclin dans un recul de la pensée rationnelle à partir du IXe siècle, et rappelle que ce déclin est antérieur à l'ascension européenne. D'autres penseurs, dont Malek Bennabi, parlent de la « décadence » de la civilisation en des termes différents, qui privilégient l'état des sociétés (voir Pensée de Malek Bennabi). D'autres encore soulignent le rôle de la colonisation à l'époque moderne.
Il serait donc faux de parler d'un déclin brutal et uniforme : des empires musulmans puissants (Ottomans, Safavides, Moghols) ont continué de rayonner à l'époque moderne, et des savants ont poursuivi leurs travaux. La conversion des Mongols à l'islam, étudiée dans Un miracle historique, montre aussi la capacité de la civilisation à intégrer ses conquérants.
Pour aujourd'hui, la mémoire de cet âge d'or reste une source d'inspiration : elle invite à concilier foi et savoir, comme le souhaitent les travaux de Nidhal Guessoum sur islam et science moderne.













