Que signifie tafsîr ?
Tafsîr (تفسير) est le nom verbal de fassara, « expliquer », de la racine f-s-r, qui exprime l'idée de dévoiler, de mettre au jour ce qui est caché. Le mot désigne toute explication, mais il s'est spécialisé dans l'exégèse du [Coran](/islam/lexique/coran/). L'exégète s'appelle mufassir, au pluriel mufassirûn.
Le Coran n'emploie le mot qu'une fois, au sens de « meilleure explication » : « sans que Nous ne t’apportions la vérité avec la meilleure interprétation » (sourate 25, verset 33). Il annonce aussi que son sens sera exposé : « A Nous, ensuite incombera son explication » (sourate 75, verset 19), et confie au Prophète la mission d'exposer « clairement aux gens ce qu’on a fait descendre pour eux » (sourate 16, verset 44).
Un mot voisin, ta'wîl, signifie « ramener à l'origine », d'où « interprétation ». Les premiers auteurs, comme Tabarî, l'employaient comme synonyme de tafsîr. Il a pris ensuite le sens d'une interprétation qui dépasse le sens apparent, et c'est le mot du verset sur les passages ambigus, dont « nul n’en connaît l’interprétation, à part Allah » (sourate 3, verset 7).
D'où vient le tafsîr ?
Pour la tradition, le premier exégète est le Prophète lui-même, qui expliquait un mot, précisait une règle ou montrait la manière d'appliquer un verset ; les recueils de hadiths ont tous un chapitre consacré au tafsîr. Les Compagnons ont poursuivi ce travail. Le plus cité est Ibn 'Abbâs, cousin du Prophète, surnommé « l'interprète du Coran » ; viennent aussi Ibn Mas'ûd, Ubayy ibn Ka'b et Ali.
La génération suivante, celle des Successeurs, a formé les premières écoles : à La Mecque autour des disciples d'Ibn 'Abbâs, comme Mujâhid, à Koufa autour de ceux d'Ibn Mas'ûd, à Médine autour de ceux d'Ubayy. Les premiers commentaires écrits datent du VIIIe siècle. La grande synthèse arrive avec Tabarî, mort en 923 à Bagdad, dont le Jâmi' al-bayân rassemble, verset par verset, les opinions transmises avec leur isnâd, puis donne son propre choix.
Comment travaille un exégète ?
Les manuels classiques posent un ordre : expliquer le Coran par le Coran, puis par la Sunna, puis par les dires des Compagnons, enfin par la langue arabe. C'est le tafsîr bi-l-ma'thûr, l'exégèse « par la tradition transmise ». Le tafsîr bi-l-ra'y, l'exégèse « par l'opinion raisonnée », s'appuie davantage sur la grammaire, la rhétorique, le droit ou la théologie ; les savants l'acceptent quand il respecte la langue et les sources, et le rejettent quand il sert une opinion préconçue.
L'exégète mobilise plusieurs sciences : les circonstances de la révélation (asbâb al-nuzûl), qui situent un verset dans un événement ; l'abrogation (al-nâsikh wa-l-mansûkh) ; les lectures du texte (qirâ'ât) ; la distinction entre versets clairs et versets ambigus. Les mystiques ont développé une troisième voie, l'exégèse spirituelle (tafsîr ishârî), qui cherche des sens intérieurs sans nier le sens apparent, comme chez Qushayrî.
Un exemple sur Oumma : Sami Bibi propose une exégèse du verset sur le jeûne (sourate 2, versets 183 et 184) et la confronte aux commentaires classiques.
Les grands tafsîrs à connaître
Au-delà de Tabarî, quelques titres dominent. Zamakhsharî (mort en 1144), avec al-Kashshâf, a donné un commentaire réputé pour son analyse de la langue, marqué par la théologie mu'tazilite. Fakhr al-Dîn al-Râzî (mort en 1210) a écrit un vaste commentaire théologique et philosophique. Qurtubî (mort en 1273), juriste andalou de l'école malikite, s'attache aux règles de droit tirées des versets.
Ibn Kathîr (mort en 1373), disciple d'Ibn Taymiyya, a composé le commentaire le plus diffusé aujourd'hui, centré sur la tradition transmise. Le Tafsîr al-Jalâlayn, « des deux Jalâl », commencé par Jalâl al-Dîn al-Mahallî et achevé par Jalâl al-Dîn al-Suyûtî au XVe siècle, est un commentaire très bref, souvent le premier qu'on étudie. Au XXe siècle, le Saoudien 'Abd al-Rahmân al-Sa'dî a écrit un commentaire simple et accessible, très lu en traduction française ; le Tunisien Ibn 'Âshûr a composé al-Tahrîr wa-l-tanwîr. Chez les chiites, al-Mîzân de Tabâtabâ'î fait référence.
Pour un lecteur francophone, ces œuvres existent surtout en version abrégée. Les notes de certaines traductions du Coran, comme celle de Hamidullah, en donnent aussi un premier aperçu.
Le tafsîr aujourd'hui
Le tafsîr reste une discipline vivante. À la fin du XIXe siècle, Muhammad 'Abduh a lancé, avec Rashîd Ridâ, le commentaire réformiste al-Manâr. Mouhib Jaroui présente sur Oumma l'exégèse thématique du penseur chiite irakien Muhammad Bâqir al-Sadr, qui part des questions du monde réel pour interroger le Coran dans son ensemble, au lieu de le commenter verset par verset. Amina Wadud a proposé une lecture attentive à la place des femmes, que présente Malika Hamidi dans « Le Coran et la femme ».
Pour Mohammed Taleb, le Coran porte des significations infinies et aucune lecture ne l'épuise : le sens naît de la relation entre le texte et son lecteur. Les savants rappellent à l'inverse les conditions que doit remplir l'exégète, maîtrise de l'arabe et connaissance des sources. Cette tension traverse toute l'histoire du tafsîr. Pour une vue d'ensemble, voir la page le Coran, section sur l'exégèse.
Tafsîr des rêves : un autre sens du mot
En arabe, tafsîr al-ahlâm signifie « interprétation des rêves ». Le livre de songes le plus vendu dans le monde arabe porte le nom de Muhammad ibn Sîrîn, savant de Bassora mort en 728. Amina Belhriti, dans « La vie et l'œuvre d'Ibn Sîrîn », rappelle qu'Ibn Sîrîn était réputé pour interpréter les rêves, mais que l'attribution des ouvrages publiés sous son nom est mise en doute : certains chercheurs les donnent à ses successeurs. Le « tafsîr d'Ibn Sîrîn » n'est donc pas un commentaire du Coran. Pour la place du rêve en islam, voir la page sur les rêves.





