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“Le Coran et la femme“, l’exégèse au féminin d’Amina Wadud

Dans les années 1980, alors que la deuxième vague féministe atteignait son apogée  outre-Atlantique, le « genre » s’imposa comme outil d’analyse des inégalités entre les hommes et les femmes au sein de la communauté scientifique. C’est précisément à cette période qu’Amina Wadud débuta ses recherches dans un domaine encore peu étudié, à savoir la question de l’égalité entre les genres en  islam.  

Son premier ouvrage sur le sujet, Qur’an and Woman : Rereading the Sacred Text  from a Woman’s perspective (Le Coran et les femmes : relire les textes sacrés dans  une perspective féminine paru en 1999)), aura un impact international et nourrira  les réflexions des intellectuels, hommes et femmes, musulmans ou non, engagé(e)s dans le projet féministe islamique.  

À l’aide des outils de l’exégèse moderne combinés à l’outil analytique « genre »,  l’auteure y explore le rapport homme/femme dans les sources scripturaires,  démontrant et affirmant que le Coran est porteur d’un principe d’égalité entre  l’homme et la femme. 

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Par ses réflexions théoriques et son activisme, l’auteure est internationalement  considérée comme une figure de proue du féminisme musulman et une intellectuelle  musulmane de son temps, spécialiste de l’exégèse du Coran dans une perspective féministe. Elle rejette l’approche littérale du Coran et se revendique « pro-foi et  pro-féministe » 

À la lumière du message coranique, Amina Wadud revendique une égalité totale  entre les genres, dans la famille comme dans la société. Elle dénonce en cela le patriarcat qui est selon elle contraire à l’islam. 

Amina Wadud cherche avant tout à produire un commentaire du Coran fondé sur une  sensibilité féminine à l’aide d’une approche herméneutique. Sa méthodologie a trois  fondements : le lecteur est un sujet ; les sources scripturaires sont analysées dans  une perspective historique ; elles sont interprétées à travers le prisme du genre.  

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La chercheuse constate que le principe d’égalité s’est estompé voire effacé au fil de  l’exégèse, et elle en appelle à contextualiser notre compréhension de la révélation, c’est-à-dire à se placer dans notre ère postmoderne. Son exégèse coranique  égalitaire d é n o n c e les interprétations traditionnelles, ce qui a suscité de vifs  débats au sein des communautés musulmanes dans le monde. 

Selon Wadud, l’islam est en constante évolution et doit participer à la  postmodernité. C’est à travers un ijtihad (effort d’interprétation du Coran) que la  religion musulmane retrouvera son dynamisme. La féministe parle d’une « réforme  radicale » et appelle à « une conception dynamique de la charia », d’autant plus que celle-ci a été révélée dans un contexte profondément patriarcal. 

Pour Amina Wadud, l’universalité du Coran permet cette approche. C’est d’abord à  travers « l’herméneutique de l’unicité de Dieu » que l’auteure justifie sa position en expliquant que les inégalités entre les hommes et les femmes sont contraires au  message de l’islam. 

Wadud a ainsi recensé de nombreux versets du Coran qui évoquent clairement l’idée  d’une égalité entre les genres. Par exemple, le verset 3 de la sourate 4 autorise  l’homme à épouser jusqu’à quatre femmes, tout en précisant qu’il est souhaitable de tenir compte du contexte de la révélation et en insistant sur les conditions à un  traitement égalitaire entre les épouses. Cette condition étant difficile à appliquer,  la monogamie est donc recommandée. 

Sur le même registre, Amina Wadud s’est interrogée sur le verset 34 de la sourate 4  qui autorise soi-disant l’homme à frapper sa femme. Son analyse de la polysémie du  terme « daraba », qui est généralement traduit par « frapper » (concrètement ou au  sens figuré), la conduit à le traduire par « quitter » (2)

Le premier ouvrage d’Amina Wadud a connu un franc succès, tant dans les associations féminines musulmanes que dans le monde le monde académique. Son effort de relecture du corpus religieux dans une perspective égalitaire a ouvert des perspectives, y compris pour tous ceux et toutes celles qui s’intéressent à la question  des droits des femmes. 

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De plus, en 2005, la féministe américaine a fait parler d’elle en dirigeant la prière  du vendredi devant une assemblée mixte de cent personnes dans l’église anglicane de Manhattan, soulevant ainsi la question cruciale de l’imamat féminin en islam : une femme peut-elle diriger une prière mixte ? Cet événement a suscité  une levée de boucliers et a été critiqué par les communautés musulmanes au niveau international, ce qui a démontré le caractère « conservateur » de certains leaders  et savants religieux, peu enclins à accepter les revendications des féministes  musulmanes. 

Les mass medias islamiques avaient relayé le sentiment de la majorité des savants  et activistes de pays musulmans à travers le monde : une femme ne peut pas diriger  une prière devant une assemblée mixte. Précisons toutefois qu’il n’y a aucun  consensus sur l’interprétation des passages du Coran et des hadiths sur cette  question. 

Ce type d’action médiatisée est le fruit des réflexions d’Amina Wadud et de son  expérience des valeurs occidentales, de la liberté politique et de l’égalité des droits. La peur du changement, révélée par l’action de mars 2005, est en réalité la peur d’un schisme entre musulmans « conservateurs » et musulmans « libéraux », y  compris avec cette génération de musulmans occidentaux qui rejettent les pratiques  traditionnelles de leurs parents. 

Elle revendique la possibilité de dire « non » à une interprétation « prisonnière de la scolastique patriarcale », ce qui n’implique pas de refuser le texte. « Avec le développement de nos disciplines du sens postmodernistes et déconstructivistes,  nous jugeons possible d’être guidés par un texte sans pour autant nous laisser borner  par son expression littérale. » 

À l’instar d’Amina Wadud, de nombreuses musulmanes considèrent que leur livre sacré représente une libération de la femme. Elles exercent leur droit à stimuler leur raison et leur intelligence afin de comprendre l’univers sémiotique et polyvalent du Coran.

« Le Coran et la femme » est publié aux éditions Tarkiz

Notes:

1. L’ouvrage est la traduction française de la version anglaise publié en 1999.

2. Dans sa traduction du Coran publiée sous le titre de The Sublime Qur’an, il est intéressant de noter que l’analyse de Laleh Bakhtiar du terme « daraba » rejoint celle d’Amina Wadud.

4 commentaires

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  1. Depuis que Mme Amina Wadud a agi en tant qu’imam lors d’une prière cette idée ne sort pas ma tête. Comme je ne suis ni savant ni expert en rien, je ne peux qu’exprimer ma réflexion personnelle. Je me dis la femme, de par son physique, sa voix, ses gestes, tout en elle, a été faite pour être admirée. Devant une femme, l’homme ne peut que chercher la femme dans la femme, selon les paroles de Brel. C’est la nature des choses.
    Pourtant on veut, on insiste, on l’exige: Non, tu ne peux pas voir la femme. Vois l’imam et seulement l’imam! Mécréant! Je dis d’accord je ferais semblant car ce que vous me demandez est de changer ma nature et je sais au fond de moi que c’est impossible. De l’autre côté on m’enseigne que L’islam est la religion du naturel. Qui et quoi suivre?
    Je ne parle que pour moi, bien sûr. Peut être que beaucoup d’autres arrivent à le faire selon la situation. Oui, sûrement sans aucune hypocrisie de la part de leur nature. On me dit qu’avec la foi on fait des miracles. Que ma foi doit être faible: je n’arrive pas à changer ma nature.
    Puis, je me dis qu’en l’absence d’un homme on devrait peut être s’y faire. Là, vous devez m’aider . Est-on déjà arrivé là? Pas un seul homme pour conduire une prière? Vrai? Pas un seul?
    Si vous êtes un musulman sincère, dites moi le vrai objectif de votre action? Atteindre Dieu? Peut être que les autres moyens sont démodés ou périmés, ou est-ce une tentative d’occidentaliser Dieu? Pourquoi pas, après tout? Il faut bien avancer.
    On me dit qu’il ya aussi une mosquée gay people qui est ouverte aux trois sexes. Trois? Ce n’est pas juste. Et les zoophiles, alors?
    A Rahman

  2. Comme l’a dit le grand maitre soufi mauritanien Mohamed El Mechri: nous devons éviter de tomber dans le piège qui consiste à considérer Occidentalisation comme synonyme de Modernité. En effet la civilisation occidentale s’est fondée sur le rationalisme des Lumières (opposé à la Tradition) qui place l’Humain au centre du Monde. Tous les acquis de l’Humanité devraient ainsi refonder leur légitimité en démontrant leur « leur rationalité ». Nous avons vu les effets néfastes sur notre planète du rationalisme débridé ( réchauffement climatique entre autre) qui ne rend compte qu’à lui-même dans une fuite en avant sans fin. Le sommet de Paris sur le climat est le point culminant de cette tardive prise de conscience des dangers mortels que coure l’humanité. Sur le plan social, le même travail de sape est toujours mené avec la même fuite en avant vers la conquête d’une « liberté » que toutes les diversités humaines revendiquent sans autres repères que des égos gonflés à bloc. La conséquence immédiate et évidente est la baisse de natalité dans les pays occidentaux parce qu’on a peur de l’avenir et on se demande donc pourquoi procréer. Une civilisation qui est arrivé à ce niveau de décadence a très peu de leçons à donner….

  3. J’ai toujours dit; sans prétendre avoir raison.
    L’argent divise les musulmans.
    Le concept du féminisme pose problème aux gens du livre.

    Les arabes avant l’islam, féminise la volonté de dieu (mentionné dans le coran), des prénoms féminins pour nommer les statues qui les rapprochent, selon eux, d’Allah dieu d’Abram.

    Pour le monde judao chrétien, la femme est la matrice, depuis trés longtemps.
    Pour les musulmans d’avant, dieu a créé les choses par paire.

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