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Les bases d’une théologie musulmane régénérée et redonnant du sérieux à nos vies (2ème partie et fin)

Dans cette vie « nous sommes tous embarqués » comme l’expliquait Gaston Berger, il faut donc la prendre au sérieux. Nous pourrions d’ailleurs, reprendre la claire définition de ce que doit être la métaphysique telle qu’elle a été développée par Berger. Il nous semble, en effet, pertinent de la transposer à nos préoccupations car il y a de réelles similitudes entre elles. « Ainsi, rejeté hors de l’expérience, écrit Gaston Berger, que fera le métaphysicien (…) ? Nous pouvons sans doute essayer d’abord de voir quels seront ses sujets d’étude. C’est l’Absolu qui le préoccupe, et il sait déjà qu’il ne peut l’atteindre pour en faire sa chose, pour la posséder. Il peut seulement y penser ». Ce premier aspect est important, car il rappelle pertinemment que méditer sur l’Absolu ne fait pas de moi un être absolu. Lorsque j’évoque Dieu ce n’est qu’un homme qui discourt sur Dieu, et que par là-même, je peux me tromper. Aussi, c’est un devoir que de briser cette sacralité du discours des chouyoukhs bavards et divinisés car elle maintient l’apathie des musulmans et les infantilise. 

Reprenons le propos de Berger : « Il (le métaphysicien) peut d’abord réfléchir à l’Absolu considéré en lui-même, en tant que tel : il fera alors de l’ontologie. Il peut aussi s’attacher au rapport des formes particulières à l’Absolu, c’est-à-dire l’être en tant qu’il se manifeste. C’est l’objet de la phénoménologie. Il peut enfin penser à l’Absolu en tant que sa plénitude inspire notre élan, le justifie et le soutient. Il étudiera alors les mouvements par lesquels nous visons, par nos actes imparfaits, une Perfection qui nous dépasse. C’est là construire une axiologie. Ontologie, phénoménologie, axiologie. Tels sont les trois aspects de la recherche métaphysique ». Nous pourrions ajouter à ces propos de Gaston Berger un autre aspect de la recherche métaphysique à savoir la cosmologie qui est cette discipline qui rappelle que le monde ordonné « est une forme indirecte de la connaissance de Dieu » (Burckhardt) et qu’il ne peut être autonome. Une théologie musulmane régénérée suppose comme préalable de poser ces quatre sujets d’étude au risque de continuer à n’avoir aucune prise sur le réel.

On nous retorquera certainement, et à juste titre, que très peu pourront être des métaphysiciens car trop peu sauront réfléchir ainsi, en faisant tout à la fois de l’ontologie (la science de l’Être), de la phénoménologie (la science qui permet de voir les structures internes des choses), de l’axiologie (la science de la Valeur) et de la cosmologie (démontrer que le monde ne pas autonome) ? Nous pourrions rétorquer à notre tour que le Prophète (ç) en posant les bases de la remémoration de Dieu (le dhikr) et de ses Noms (Asma Allah) a permis, aux plus humbles, de réfléchir sur l’Absolu (une manière de faire de l’ontologie). Par ailleurs, à travers son enseignement de l’ascèse (zouhd), il a aidé le croyant ordinaire à se rendre compte que toute chose est dépendante du Principe et que chaque objet n’est qu’une manifestation du Dieu-Un (une autre manière de faire de la phénoménologie). Puis, en transmettant sa morale et appelant au bel-agir (ihsane), il a enseigné la science de la Valeur (une axiologie en acte). Enfin, « la conscience de la toute-puissance de Dieu et de Son omniprésence permet de faire l’économie, pour ainsi dire de la construction cosmologique du monde » (Burckhardt). Ainsi, cet enseignement à la fois simple et sûr, un croyant ordinaire pourra, s’il pratique l’ensemble de ces leçons prophétiques, être sous un certain rapport un métaphysicien

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Abou Darda n’a fait ni l’université d’Al Azhar, ni celle d’Al Qarawiyine ou encore la faculté de théologie de Strasbourg, mais personne n’osera dire qu’un cheikh azhari lambda ou qu’un islamologue diplômé de la faculté de Strasbourg seraient meilleurs métaphysiciens qu’Abou Darda. Nous sommes tous, en puissance des métaphysiciens, mais le devenir en acte est plus difficile que de le devenir par un travail conceptuel. Être un érudit est une chose mais devenir un saint, à l’instar des compagnons du Prophète (ç), en est une autre. Comme l’avait dit l’imam al Ghazali « celui qui goûte un fruit aura une saveur autre que celui qui en parle intellectuellement, c’est ce qu’on appelle la science éprouvée ». 

Nous voudrions préciser un aspect important de la métaphysique concernant l’étude de l’être et qui aura une portée considérable sur notre conception de l’homme. C’est Mollah Sadra (m.1635 ?) qui nous réveilla de notre endormissement sur cette question. Disciple d’Ibn Arabi (m.1240) et de Sohrawardi (mort en 1191 à l’âge de 36 ans, assassiné par Saladin lui-même et qui restera un crime ignoble qui entache la vie du grand conquérant), il inversa carrément la conception de l’être vu comme une réalité stable depuis qu’Avicenne l’avait défini ainsi. En effet, Sadra récusera la fameuse théorie de la mahiya (l’être permanent qui nous fonde) que les théologiens avaient assimilée comme étant l’élément essentiel et stable de toute chose ; cette théorie de l’être sera pour notre métaphysicien erronée. Pour nos savants théologiens, l’être (la mahyia) a la primauté sur l’existence (al wujud). Pour faire simple, et ne reprendre que les conclusions de Mollah sadra sur cette question, « l’existence n’est pas quelque chose d’abstrait », comme l’affirmaient la majorité de nos théologiens, mais c’est plutôt la notion de l’être qui est plutôt une « représentation mentale » de notre entendement. Il y aura dès lors, deux courants qui s’affronteront sur cette notion de l’être, celui qui privilégiera l’essence et celui qui privilégiera l’existence ; Mollah Sadra choisira d’appartenir à la seconde en affirmant que « ce sont les existences (woujoudate) qui sont les réalités ancrées dans la réalité (muta’assil) qui ont un lieu dans le concret ». Et il ajoutera, que chaque existence a un mode d’être et développera sa théorie du « tashkik » (les modulations de l’être). L’être chez Sadra sera ainsi assimilé à un acte et deviendra « l’acte-d’être ». 

Mais en quoi ces discussions théologiques sophistiquées entre métaphysiciens musulmans d’un autre âge peuvent-elles m’être utiles ici et maintenant, en France ? Ce qu’a voulu signifier Mollah sadra, et qui est capital, c’est que notre humanité n’est pas acquise et qu’elle peut augmenter ou diminuer, voire disparaître. Ainsi, ce sera mon action ou mon existence qui alimentera mon âme. Je serai plus ou moins musulman, plus ou moins humain ou plus ou moins croyant et ce, selon mon agir durant mon existence. Adieu l’essence qui me garantissait mon humanité de manière permanente, et bienvenue à mon existence qui m’oblige dorénavant à aller conquérir mon statut d’être humain, de musulman, de croyant, etc. ; il faudra que j’aille à la bataille pour espérer conquérir mon salut. Ça change tout ! Les musulmans pensent de manière présomptueuse et tragique que parce qu’ils sont musulmans tout est déjà acquis et que ce statut arrivera même à effacer les pires péchés. C’est ce qu’avait dénoncé en son temps, l’historien des civilisations Algérien Malek Bennabi (m.1973), dans son ouvrage « Vocation de l’Islam » : « La plus grave parmi les paralysies, celle qui détermine dans une certaine mesure les deux autres (sociale et intellectuelle), c’est la paralysie morale.

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Son origine est connue : « L’islam est une religion parfaite. Voilà une vérité dont personne ne discute. Malheureusement il en découle dans la conscience post-almohadienne une autre proposition : “Nous sommes musulmans donc nous sommes parfaits. Syllogisme funeste qui sape toute perfectibilité dans l’individu, en neutralisant en lui tout souci de perfectionnement. Jadis Omar ibn al-Khattab faisait régulièrement son examen de conscience et pleurait souvent sur ses “fautes”. Mais il y a longtemps que le monde musulman a cessé de s’inquiéter de possibles cas de conscience. On ne voit plus qui que ce soit s’émouvoir d’une erreur, d’une faute. Parmi les classes dirigeantes règne la plus grande quiétude morale. On ne voit aucun dirigeant faire son mea culpa ». La métaphysique, dans la perspective islamique, est là aussi pour sauver l’éthique. Cette nouvelle compréhension de l’être, que nous devons enseigner aux futures générations musulmanes, leur apportera l’envie nécessaire pour retrouver le goût de l’effort et du courage.

Pour finir, nous dirons avec Gaston berger que « la métaphysique n’a pas besoin de partisans. Elle ne promet rien à personne et si elle apporte la béatitude et la paix, c’est seulement à ceux qui ne la cherchent pas directement et qui se livrent à la réflexion sans arrière-pensée intéressée. Aussi n’a-t-elle ni concessions à faire ni précautions à prendre. Elle doit être pure et dure. Ceux qui l’abordent doivent savoir que leur démarche sera tout entière située au-delà de l’utile ». La métaphysique à la rigueur préparera à la conversion spirituelle. Pour pratiquer la métaphysique, il conviendra de méditer. La méditation « n’est rien de vague, ni de sentimental », elle est au contraire un « intermédiaire entre la réflexion du technicien et la prière du spirituel ». La méditation est le domaine exclusif du théologien, car elle est « un effort d’élucidation progressive » ; c’est l’exacte définition du mot « taffakkur » (méditation) cité dans le Coran. C’est Dieu Lui-même qui fait en personne cette exhortation : « Je ne vous exhorte qu’à une seule chose, c’est que vous vous teniez debout devant Dieu, par deux, ou isolément, puis que vous méditiez (profondément) » (C.34, 46). C’est la seule exhortation personnelle faite par Dieu et qu’Il adresse, exclusivement, aux hommes ; un verset qui a littéralement disparu de nos consciences ou que Dieu a effacé de celles-ci car oublieuses de l’essentiel.

Quelle serait donc, le type de valise théologique pour les futurs formateurs en théologie islamique en France ? Nous l’avons évoqué plus haut, il y a au préalable les quatre sujets d’étude impératifs que sont l’ontologie, la cosmologie, la phénoménologie et l’axiologie. Le théologien musulman français devra certes, enseigner ce carré théologique, mais il devra également continuer à distinguer l’universel du singulier, le nécessaire du contingent. La métaphysique est là pour démontrer que le monde et ce qu’il contient, sont des accidents et qu’ils ne sont pas autonomes, et qu’au-delà de son apparente autonomie il y a un principe unique qui donne au monde son sens et sa réalité. cela implique de limiter la culture des idées spontanées et distinctes qui envahissent tous les champs de la connaissance, ce qui a généré la spécialisation et le relativisme à outrance. Nos théologiens devront affirmer avec le Coran que « la nature est un cosmos de forces mutuelles ».

  • Sur l’ontologie (« réfléchir à l’Absolu »), il faut reprendre la réduction théologique qui a été faite par Sir Muhammad Iqbal en rappelant que « Dieu est Un, Vivant, Omniscient, Omnipotent » ; mais aussi, notre théologien précisera que Dieu cherche à se faire connaître et qu’il faut donc être attentif aux formes que prend sa manifestation au sein du « cosmos vivant ». Le monde n’est pas qu’un ensemble de lois mathématiques il est aussi un reflet de « l’énergie créatrice de Dieu ». Il faudra enseigner aux étudiants en théologie la notion de symbolisme. Un chapitre doit être consacré à la notion de l’acte d’être (woujoud) selon la pensée de Mollah Sadra. Nous rappelons que « le Coran n’aime pas les propositions universelles et abstraites ».


  • Sur la cosmologie (« qui est une forme de connaissance indirecte de Dieu »), l’enseignant-théologien pourra démontrer que le monde n’est pas autonome, qu’il est contingent et qu’il doit sa réalité au Principe à qui il doit, également, sa cohérence et son unité. 


  • Concernant la phénoménologie  la science qui permet de voir les structures internes des choses »), nous l’avions déjà écrit ailleurs, elle « permet d’aller « au-delà du prestige du langage » pour atteindre la signification réelle de l’objet étudié ou analysé. Pour cela, nous devons mettre en suspens et entre parenthèses, nos jugements et préjugés afin d’espérer ressortir les données immédiates de notre objet étudié ». C’est une démarche réflexive aux potentiels réels et notamment, dans le domaine du commentaire coranique
  • Enfin, avec l’axiologie (la science de la Valeur) notre enseignant-théologien « étudiera alors les mouvements par lesquels nous visons, par nos actes imparfaits, une Perfection qui nous dépasse ». Il s’agit par l’agir moral de chercher à s’accomplir comme être humain. Nous sommes ici au seuil de la conversion spirituelle qui doit nous permettre d’atteindre l’illumination spirituelle. Mais nous reformulons la même critique que celle qui avait été faite par notre maître Sir Mohammed Iqbal : « Sans doute le mysticisme a-t-il révélé de nouvelles « régions » du moi, en faisant de cette expérience une étude spéciale. Sa littérature est illuminante ; cependant, sa phraséologie stéréotypée, façonnée par les formes de pensée d’une métaphysique vieillie, possède plutôt un effet paralysant sur l’esprit moderne. La quête d’un rien sans nom, telle qu’elle apparaît dans le mysticisme néo-platonicien – qu’il soit chrétien ou musulman -, ne peut satisfaire l’esprit moderne ; celui-ci, avec ses habitudes de pensée, concrète, réclame une vivante et concrète expérience de Dieu (…). En fait la prière doit être envisagée comme un complément nécessaire de l’activité intellectuelle de l’observateur de la nature »

Le théologien-enseignant du futur devra bien sûr fonder ses travaux et son enseignement sur le Coran, les propos du Prophète (ç) authentiques et principiels (ceux qui structurent la pensée théologique et éthique, il y en aurait grosso modo cinq cents) et sur « les progrès les plus récents dans les divers domaines de la connaissances humaine ». Mais nous ne pouvons nier que le contexte de cet apprentissage se fait à un moment très particulier de l’histoire de la pensée théologique. En effet, Le Prophète (ç) a prévenu que la science disparaitra, non pas en tant que telle, mais parce qu’il n’y aura plus de poitrines pour l’accueillir ; autrement dit, il y aura très peu d’enseignants mais aussi très peu d’élèves ayant ce savoir. Il faut être lucide sur notre réalité actuelle. Bonne chance !

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