Que signifie mu'tazila ?
Mu'tazila (المعتزلة) vient du verbe i'tazala, « se tenir à l'écart », « se retirer ». Le mot désigne le groupe ; ses membres sont les mu'tazilites (mu'tazilî), et l'on parle en français de mutazilisme. On trouve aussi les graphies motazilite ou moutazilite.
Selon le récit le plus connu, Wâsil ibn 'Atâ' (mort en 748) aurait quitté le cercle de son maître Hasan al-Basrî, à Bassora, après un désaccord sur le croyant coupable d'un grand péché. Hasan aurait dit de lui qu'il « s'était retiré » de leur assemblée. Les historiens discutent ce récit, mais il situe bien l'origine de l'école : un débat sur la foi et le péché, au moment où les kharidjites tenaient le pécheur pour un mécréant.
La Mu'tazila est une école de kalâm, de théologie argumentée, et non une école de droit. Ses membres suivaient d'ailleurs des écoles juridiques différentes.
Quels sont les cinq principes des mu'tazilites ?
Les mu'tazilites résument leur doctrine en cinq principes. Le premier est l'unicité divine (tawhîd) : pour ne rien associer à Dieu, ils refusent de voir dans ses attributs des réalités distinctes de son essence, et jugent la parole divine créée. Ils nient aussi que Dieu puisse être vu, en s'appuyant sur le verset « Les regards ne peuvent l'atteindre » (sourate 6, verset 103).
Le deuxième est la justice divine ('adl). Dieu ne peut vouloir le mal ni punir injustement : l'homme est donc l'auteur de ses actes et en répond. Faker Korchane cite ce verset pour l'illustrer : « Ton Seigneur, cependant, n'est point injuste envers les serviteurs » (sourate 41, verset 46).
Viennent ensuite la promesse et la menace (Dieu tient sa parole envers les obéissants comme envers les pécheurs), la position intermédiaire du grand pécheur, ni croyant ni mécréant, et la commanderie du bien et l'interdiction du mal, devoir qui pèse sur la communauté.
Le Coran créé et la mihna
La thèse la plus célèbre des mu'tazilites est celle du Coran créé. Ils lisaient en ce sens des versets comme « Nous en avons fait un Coran arabe afin que vous raisonniez » (sourate 43, verset 3), où « faire » signifiait pour eux « créer ». Leurs adversaires tenaient le Coran pour la parole éternelle et incréée de Dieu.
En 833, le calife abbasside al-Ma'mûn fait de cette thèse une doctrine d'État et ordonne d'interroger les juges et les savants : c'est la mihna, « l'épreuve ». Ahmad ibn Hanbal refuse de se soumettre et subit prison et coups de fouet. La politique est poursuivie par ses successeurs, puis abandonnée par le calife al-Mutawakkil, arrivé au pouvoir en 847. Ibn Hanbal en sort grandi, et le courant traditionaliste, futur hanbalisme, avec lui.
Omero Marongiu-Perria rappelle, dans Qu'est-ce qu'un musulman ?, que l'école, souvent présentée comme libérale, fit preuve d'une grande intransigeance envers ses adversaires et envers le croyant pécheur.
Que reste-t-il des mu'tazilites ?
Après la mihna, l'ach'arisme et le maturidisme reprennent la méthode rationnelle des mu'tazilites tout en rejetant leurs thèses. Al-Ash'arî lui-même avait été mu'tazilite. L'école survit plusieurs siècles en Irak et en Iran, avec des auteurs comme le cadi 'Abd al-Jabbâr (mort en 1025), puis disparaît du monde sunnite. Le commentaire du Coran d'al-Zamakhsharî (mort en 1144), mu'tazilite, est pourtant resté une référence pour la langue. Ses idées sur la justice divine et la liberté humaine ont été largement reprises par la théologie chiite, zaydite et duodécimaine.
Dans son histoire des courants de l'islam, Jacques Huntzinger voit dans le mutazilisme le courant « éclairé » de l'islam classique, et dans le réformisme issu de Muhammad Abduh un « néo-mutazilisme » resté minoritaire. Le professeur de philosophie Faker Korchane, fondateur d'une association pour la renaissance de l'islam mutazilite, a présenté dans une série de chroniques sur Oumma la raison comme pilier de l'islam et le lien entre liberté et justice divine.




