Qui est le Dajjal en islam ?
Le mot dajjâl vient d'une racine arabe qui évoque le fait de recouvrir, de dissimuler et de tromper : c'est l'imposteur par excellence. La tradition l'appelle al-Masîh ad-Dajjâl, « le faux messie », par opposition au vrai Messie, Jésus fils de Marie (al-Masîh 'Îsâ ibn Maryam). Les traductions françaises emploient souvent le mot Antéchrist, emprunté au christianisme.
Le Dajjal n'apparaît pas dans le Coran. Comme le rappelle l'historien Jean-Pierre Filiu dans un entretien avec Ian Hamel, le Coran n'est pas un livre apocalyptique, et l'Antéchrist comme le Mahdi en sont absents : ce sont les hadiths qui en parlent. Ces récits sont nombreux et plusieurs figurent dans les recueils les plus estimés, ceux de Boukhari et de Muslim.
La tradition lui donne une importance considérable. Un hadith rapporté par Boukhari dit que chaque prophète a mis son peuple en garde contre lui. Un autre, rapporté par Muslim, affirme qu'entre la création d'Adam et l'Heure, il n'y aura pas d'épreuve (fitna) plus grave que la sienne. Il s'inscrit dans la croyance au Jour dernier, l'un des six piliers de la foi, et plus précisément dans les signes qui doivent précéder l'Heure.
Que disent les hadiths sur le Dajjal ?
Les hadiths dressent un portrait précis, que l'on résume ici sans y ajouter. Selon Boukhari et Muslim, il est borgne de l'œil droit, « comme un grain de raisin qui flotte », et le Prophète insiste : « votre Seigneur n'est pas borgne ». Selon Muslim, le mot kâfir (« négateur ») est écrit entre ses yeux, et tout croyant pourra le lire, qu'il sache lire ou non.
Il prétendra être Dieu et accomplira des prodiges : il fera venir la pluie, apportera avec lui ce qui ressemble à un paradis et à un enfer, mais, dit un hadith de Boukhari et Muslim, son paradis est un feu et son feu est une eau fraîche. Il parcourra la terre très vite, mais n'entrera ni à La Mecque ni à Médine, gardées par les anges.
Le long hadith d'an-Nawwâs ibn Sam'ân, rapporté par Muslim, précise qu'il restera quarante jours : un jour comme une année, un jour comme un mois, un jour comme une semaine, et le reste comme des jours ordinaires. Les compagnons demandèrent alors comment prier pendant le jour long comme une année ; le Prophète répondit d'en estimer la mesure.
D'autres récits, dont l'interprétation reste débattue, ont nourri la curiosité, comme celui de Tamîm ad-Dârî décrivant un homme enchaîné sur une île, ou les soupçons portés à Médine sur un jeune homme nommé Ibn Sayyâd. Les savants les commentent avec prudence.
Le Dajjal et les grands signes de la fin des temps
La tradition distingue les petits signes de l'Heure, souvent d'ordre moral ou social, et les grands signes, qui annoncent sa proximité immédiate. Un hadith de Hudhayfa ibn Asîd, rapporté par Muslim, en énumère dix : la fumée, le Dajjal, la Bête, le lever du soleil à l'ouest, la descente de Jésus fils de Marie, Gog et Magog, trois effondrements de terre (à l'est, à l'ouest et en Arabie), et un feu venu du Yémen qui rassemblera les gens.
Dans ce scénario, le retour de Jésus est décisif. Le hadith d'an-Nawwâs ibn Sam'ân rapporte qu'il descendra près du minaret blanc, à l'est de Damas, et qu'il tuera le Dajjal à la porte de Lud, près de Jérusalem. Ahmadou M. Kanté rappelle dans « La figure de Jésus à la lumière du Coran et des hadiths » que plusieurs exégètes lisent dans le Coran une allusion à ce retour : Jésus « sera un signe au sujet de l'Heure » (sourate 43, verset 61), et les gens du Livre auront foi en lui « avant sa mort » (sourate 4, verset 159), selon une interprétation connue. Gog et Magog (Yâjûj et Mâjûj), eux, sont bien cités dans le Coran (sourate 21, verset 96).
La tradition associe aussi à cette époque le Mahdi, un guide juste issu de la descendance du Prophète. Tayeb Chouiref présente, dans son étude sur le Mahdi selon Ibn 'Arabî, les hadiths qui le décrivent face au Dajjal jusqu'au retour de Jésus, et la lecture spirituelle qu'en fait le grand mystique. Le Mahdi occupe une place bien plus centrale dans le chiisme duodécimain, où il s'identifie au douzième imam.
Lecture littérale ou symbolique ?
Comment comprendre ces récits ? Les réponses varient, et elles ne datent pas d'aujourd'hui.
Pour la majorité des savants sunnites, le Dajjal est un personnage réel, qui apparaîtra à la fin des temps comme le décrivent les hadiths authentiques. Les commentateurs classiques signalent déjà que certains théologiens, notamment parmi les mu'tazilites, en contestaient la réalité ou l'interprétaient autrement.
Cette position critique a ses héritiers. Dans une chronique sur l'eschatologie, Faker Korchane, qui se réclame de l'école mu'tazilite, rappelle que le Coran présente l'Heure comme soudaine et connue de Dieu seul (« elle ne viendra à vous que soudainement », sourate 7, verset 187), et juge peu fiables les hadiths qui l'entourent de figures messianiques.
D'autres penseurs, sans rejeter les textes, y lisent aussi un sens symbolique : un œil unique qui ne voit que la matière, une civilisation qui promet un paradis et livre un feu, une séduction par l'abondance. Ibn 'Arabî et l'école soufie, comme le montre Tayeb Chouiref, cherchent de leur côté la signification intérieure de ces figures sans nier leur réalité.
Ces lectures ne s'excluent pas toujours. Beaucoup de croyants tiennent à la fois à l'événement annoncé et à la leçon qu'il porte pour aujourd'hui : apprendre à reconnaître l'imposture, même quand elle séduit.
Comment se protéger du Dajjal, et pourquoi se méfier des spéculations ?
La tradition propose une protection d'abord spirituelle. À la fin de chaque prière, après le tachahoud et avant la salutation, le Prophète cherchait refuge auprès de Dieu contre quatre maux, dont l'épreuve du faux messie : c'est l'invocation reproduite plus haut. Selon un hadith rapporté par Muslim, celui qui apprend par cœur les dix premiers versets de la sourate al-Kahf (sourate 18) sera protégé de lui ; une autre version parle des dix derniers. Beaucoup lisent cette sourate en entier chaque vendredi.
Les savants insistent aussi sur ce qui ne relève pas de la religion. Nul ne connaît la date de l'Heure, répète le Coran. Les livres et les vidéos qui identifient le Dajjal à un dirigeant, à un pays, à une technologie ou à un événement de l'actualité n'ont aucun fondement dans les textes. Jean-Pierre Filiu a montré, dans l'entretien publié par Oumma, comment une littérature apocalyptique populaire mêle hadiths, catastrophes naturelles et théories du complot, souvent au service de la peur ou de la haine.
La leçon que tirent la plupart des savants est donc d'ordre moral : se tenir prêt en vivant avec droiture, cultiver la connaissance qui permet de démasquer l'imposture, et ne pas laisser l'attente de la fin détourner des devoirs du présent. Pour aller plus loin, voir notre page sur le Jour dernier et celle sur les prophètes, dont Jésus.




