Que signifie salafisme ?
Salafisme vient de l'arabe salaf (سلف), « ceux qui ont précédé », de la racine s-l-f, « passer avant ». L'expression al-salaf al-sâlih, « les pieux prédécesseurs », désigne les compagnons du Prophète, leurs disciples et les disciples de ceux-ci. On s'appuie pour cela sur un hadith, rapporté par Boukhari et Mouslim, selon lequel les meilleurs des hommes sont la génération du Prophète, puis celle qui la suit, puis celle qui suit encore. Le Coran fait l'éloge des « tout premiers [croyants] parmi les Emigrés et les Auxiliaires et ceux qui les ont suivis dans un beau comportement » (sourate 9, verset 100).
Tous les musulmans respectent les salaf. Le salafisme (al-salafiyya) désigne autre chose : un courant qui fait de leur exemple une méthode exclusive, la manhaj salafî (on lit souvent « minhaj »). Ses membres se disent salafis (salafî) ; « salafiste » est surtout un mot des médias et des chercheurs français, souvent perçu comme péjoratif par les intéressés.
Le mot a changé de sens. Comme le rappelle Dominique Thomas dans le salafisme aujourd'hui, la salafiyya a d'abord désigné, à la fin du XIXe siècle, le réformisme égyptien de Jamal al-Din al-Afghani, Muhammad Abduh et Rashid Rida, qui voulait revenir aux sources pour moderniser la pensée musulmane. Le sens actuel, littéraliste, ne s'impose qu'à la fin du XXe siècle. Le cheikh algérien Ben Badis, souvent qualifié de « salafi », appartient au premier sens.
D'où vient le salafisme ?
Les salafis se réclament d'une lignée de savants que Hocine Kerzazi résume par quatre noms dans les icônes vénérées du salafisme : Ahmad ibn Hanbal (mort en 855), fondateur de l'école hanbalite et résistant à la doctrine du Coran créé ; Ibn Taymiyya (1263-1328), théologien hanbalite de Damas ; Muhammad ibn 'Abd al-Wahhâb (1703-1792), prédicateur du Najd allié aux Saoud en 1744, origine du wahhabisme ; et le spécialiste du hadith Nâsir al-Dîn al-Albânî (mort en 1999). Kerzazi souligne que cette sélection laisse de côté des centaines d'autres savants, et rappelle qu'Ibn Hanbal était proche des soufis de son temps.
Au XXe siècle, le courant se diffuse depuis l'Arabie saoudite, avec des savants comme Ibn Bâz (mort en 1999) et Ibn 'Uthaymîn (mort en 2001), l'université islamique de Médine et la Ligue islamique mondiale, mais aussi depuis la Jordanie, où enseignait al-Albânî, et le Yémen de Muqbil al-Wâdi'î, qui se détachait du royaume saoudien.
Que croient les salafis ?
Le cœur de la doctrine est le tawhîd, l'unicité divine, souvent présenté en trois volets : unicité de Dieu comme seul Seigneur, comme seul digne d'adoration, et dans ses noms et attributs. Les salafis affirment les attributs divins tels que les textes les mentionnent, sans les interpréter au sens figuré ; ils rejettent donc la théologie spéculative de l'ach'arisme et du maturidisme. Ils combattent tout ce qui leur paraît relever du chirk, comme la demande d'intercession aux saints défunts ou la vénération des tombeaux.
En droit, ils se méfient de l'imitation (taqlîd) des quatre écoles et veulent revenir directement au Coran et aux hadiths authentiques, d'où l'importance de la critique du hadith. Ils traquent les innovations dans le culte. Dominique Thomas cite aussi le principe d'allégeance et de désaveu (al-walâ' wa-l-barâ'), qui pousse à se tenir à distance des valeurs jugées non islamiques.
Cette méthode est discutée. Pour Hocine Kerzazi, qui en décrit les cinq piliers, elle repose sur un littéralisme qui ignore le contexte et fait table rase des écoles juridiques. Ses partisans y voient au contraire un retour à l'authenticité, et Dominique Thomas rappelle que le salafisme se pense comme un mouvement « réformiste et contestataire ».
Quiétistes, politiques, jihadistes : quelles différences ?
Le salafisme n'est pas un bloc. Les chercheurs distinguent en général trois tendances, qui partagent la même doctrine mais divergent sur l'action.
Le salafisme quiétiste, ou piétiste, est majoritaire. Il se consacre à l'étude, à la prédication et à la pratique personnelle, refuse l'engagement partisan et prône l'obéissance aux dirigeants musulmans en place (walî al-amr), même injustes, pour éviter la discorde. C'est la ligne de l'establishment religieux saoudien.
Le salafisme politique entre dans l'arène publique. Dominique Thomas cite le mouvement saoudien de la Sahwa, le « réveil », apparu dans les années 1990 avec Safar al-Hawali et Salman al-Awda, qui demandait des réformes à la monarchie. En Égypte, le parti salafiste al-Nour, fondé en 2011, a siégé au Parlement.
Le salafisme jihadiste, apparu dans les années 1980 avec la guerre d'Afghanistan, rompt avec l'obéissance aux dirigeants, qu'il juge illégitimes, et prône la lutte armée. Al-Qaïda puis Daech en sont issus. Cette tendance est minoritaire et condamnée par la plupart des savants salafis, qui qualifient souvent ses membres de kharidjites. Jacques Huntzinger reprend la même distinction dans son histoire des courants de l'islam.
Le salafisme en France
En France, le salafisme apparaît dans les années 1990. Hocine Kerzazi retrace, dans le salafisme, aux origines du littéralisme, le rôle d'anciens étudiants de l'université de Médine revenus prêcher dans des mosquées ou comme conférenciers, comme Mustapha Kastit en Belgique et Abdelkader Bouziane à Lyon. Il relève aussi le thème de la hijra, l'émigration vers un pays musulman, et la place d'internet dans la diffusion du discours.
Le sociologue Mohamed-Ali Adraoui en a analysé les parcours dans Du Golfe aux banlieues, présenté sur Oumma par Sylvie Taussig. Le débat public est vif : en 2018, quand Manuel Valls proposa d'interdire le salafisme, Anouar Kbibech, vice-président du CFCM, lui répondit que ce serait « comme interdire le chômage, ce n'est pas si simple ». Pour situer ce courant parmi les autres, voir la page ibadisme, réformisme et salafisme et la page sunnisme.











