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Le salafisme, du golfe aux banlieues

L’émergence du salafisme est un phénomène nouveau en France, typique de la postmodernité. L’ouvrage tâche d’en rendre compte et examine les parcours qui conduisent différents individus, d’origine musulmane ou non, majoritairement des jeunes gens, à la recherche d’un islam présenté comme vrai et pur, celui des « les Pieux Ancêtres».

L’ouvrage, construit en deux parties, « Groupe de référence » et « Groupe d’appartenance », vise à décrire des dynamiques et des trajectoires, moins que l’intériorité d’expériences religieuses. Annonçant son ancrage fort dans la sociologie, dès lors que les titres des chapitres déclinent ce mot, avec une épithète pour marquer les différentes strates de la socialisation des individus et populations étudiées (socialisation généalogique, pyramidale, immunitaire, filtrée, imaginaire, postmoderne), est important surtout à cause de la dimension de philosophie politique qu’il met en place, pour compléter cette approche plus empirique, dont il désigne par là même les limites.

L’ouvrage doit son originalité et sa pertinence à cet aller-retour critique permanent entre la théorie et l’observation fine, l’une interrogeant l’autre. Cet enracinement dans la science politique s’enrichit d’une véritable connaissance du terrain, non pas seulement de la dimension franco-française, définie d’emblée comme insuffisante pour traiter d’un sujet tel que le salafisme, dont les adeptes font naturellement le voyage vers les pays « sources » et fréquentent plus ou moins assidument le web, mais aussi de ce qui se passe dans le Golfe, régulateur et pourvoyeur d’une offre religieuse mondialisée.

Le propos même du livre est finalement un travail sur la globalisation et la circulation des contenus religieux et politiques, voire politico-religieux et une réflexion sur la séduction exercée en particulier sur la jeunesse, pétrie de frustrations, des canons les plus orthodoxes. Le propos est donc d’abord descriptif – faire comprendre aux lecteurs ce qui se passe dans les banlieues en élucidant ce que sont les sources de connaissance, la circulation des idées, l’inspiration et l’idéologie salafiste, comme produit d’une rupture par rapport à un islam « traditionnel » -, et nourri par une enquête de terrain, une immersion de plusieurs années dans les milieux dont il traite, mais il a une ambition plus large : éclairer le fait religieux « postmoderne », dans une société sécularisée, comme une « invention de la tradition », à lire au regard de ce pays qui a valeur de symbole (et parfois de pourvoyeur de fonds) : l’Arabie saoudite. Le mouvement salafi ne s’entend de fait qu’au regard de la politique, y compris dans ses positionnements les plus piétistes, à interpréter par rapport au rejet de l’islamisme comme volonté de faire de l’islam une source de l’engagement politique moderne.

Dans ce sens la socialisation religieuse procède du langage social et politique. L’auteur montre de fait que cette revendication de « pureté » de la religion est déterminée par des « vies » sociales antérieures et implique un rapport complexe à la politique, à l’économie et en général à la société ambiante, ce qu’implique le terme d’idéal sur lequel l’auteur travaille en philosophe politique – on pourrait dire aussi « utopie » et réfléchir à la fonction de l’utopie à la fois comme critique de l’état des choses et comme exposition de la cité idéale.

Le salafisme prône un retrait de la politique et une régénération essentiellement morale et développe un discours sur les valeurs, s’éloignant de l’activisme. Pour l’auteur, il s’agit de montrer la tension entre un désir de s’inscrire dans une généalogie, celle des « pieux ancêtres », en renouant avec leurs saintes pratiques, et l’évidence d’une idéologie de rupture, ce qui se traduit par le préfixe de « néo ».

La personnalité du salafi est marquée par la rupture : conversion, retour aux sources fantasmées, refus de la religiosité ambiante, refus des modes de socialisation courants, inscription dans une contre-culture, si bien que son salafisme est souvent une étape dans un cycle de vie, un moment d’émotion intense avant une certaine fossilisation. L’auteur rend compte de ce nouveau courant de l’islam, dont il rappelle les origines et la justification théologique, en partant de l’affirmation, banale mais nécessaire à rappeler chaque fois, que l’islam connaît une multitude de courants et d’interprétations et que dès lors la définition du vrai islam peut devenir un enjeu essentiel.

Le livre s’appellerait avec plus de justesse Des banlieues au Golfe aux banlieues, tant il se préoccupe de rendre compte de l’émergence de la tendance salafie chez les musulmans en France et de son développement, avec le souci d’expliquer pourquoi la religion revêt de plus en plus une dimension identitaire. Pour autant le pas du retour géographique en terre d’islam est rarement sauté définitivement, malgré la structuration du champ salafi mondial, de telle sorte que les salafistes français vivent dans une sorte d’entre-deux qu’on ne peut envisager sans traiter en même temps de l’islamophobie et de la prégnance du conflit israélo-palestinien dans les imaginaires.

Avec ces trajets de rupture et le rêve d’un contre-monde, qui remplace peut-être les perspectives sotériologiques et eschatologiques qui définissaient auparavant la religion, présentée ici de manière à oblitérer définitivement toute conception essentialiste, l’ouvrage présente les contradictions entre la vision du monde unidimensionnelle propre au salafisme et la complexité des trajectoires et socialisations successives des adeptes. La réflexion sur l’évolution du salafisme en France, si elle implique la perception juste du salafisme mondial, doit renvoyer en dernière analyse à une étude des tendances sociales, politiques et culturelles de la France.

Mohamed-Ali Adraoui, Du golfe aux banlieues. Le salfisme mondialisé.  

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