in ,

Le salafisme, aux origines du littéralisme

 

Disons-le d’emblée: le vocable « salafi » est une construction médiatique récente que ne corrobore aucune réalité historique. Ses adeptes se caractérisent par une lecture littéraliste aveugle des textes sacrés, une prétention à l’appartenance au « Groupe Rescapé » (Firqa Nâjiyya), et le refus de toute critique de l’autorité[1]. Dans leur mode vie, ils rejettent la laïcité, rompent en visière avec le milieu non islamique environnant et s’excluent de la communauté musulmane réelle.

C’est en tant qu’observateur attentif des dynamiques salafies qui se déploient dans notre pays ces dernières années que je m'autorise à réagir, tant l'enjeu m'apparaît majeur. Le but de cette série d’articles est d’aiguiser notre réflexion sur une mouvance qui, malgré une faible assise doctrinale, parvient à s’installer durablement en Occident.

Voici donc une réflexion en trois temps : une première partie historique examinera les origines de la mouvance et son importation en France. La seconde partie sera consacrée à son projet religieux et aux méthodes mises en œuvre. La troisième et dernière partie passera en revue les figures historiques.

PARTIE 1 : ANCRAGE HISTORIQUE

Wahhabisme ou Salafisme ?

Désignant un mouvement historique de réforme fondé au XVIIIe siècle par Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhâb dans la péninsule arabique, le terme de « wahhabisme » ne nous paraît pas convenir dans notre analyse du salafisme compris comme dynamique religieuse qui se déploient en France ces dernières années. Dans son étude sur le salafisme yéménite, le chercheur Laurent Bonnefoy rejette à son sujet le terme de « wahhabisme » au motif que ce dernier est très fortement ancré dans un contexte historique et géographique qui ne s’applique que partiellement au Yémen contemporain et aux « pratiques sociales » générées par le salafisme dans cette région. Ce vocable serait en outre problématique pour notre réflexion laquelle repose sur le contexte spécifiquement francophone. En effet, le terme « wahhabisme » suggère « une filiation automatique entre des pratiques contemporaines (le salafisme), un mouvement historique (le wahhabisme) et une origine nationale (Le Hedjaz sous administration ottomane puis l’Arabie Saoudite)[2] ».

Aux origines

Lié au pouvoir du premier Etat saoudien (1744-1818), le mouvement wahhabite élabora une doctrine littéraliste fondée sur le dogme de l’unicité (tawhîd). Du hanbalisme, Muhammad b. 'abd al-Wahhab en retint le fiqh, la critique de la théologie ainsi que celle des sectes qu'il exacerba et dirigea vers tout ce qui n'était pas sa propre doctrine fondée sur une approche littéraliste de l’unicité divine (tawhîd) et l'accusation de mécréance (kufr) et d’associationnisme (shirk), sur fond de volonté de conquête. Ceci n'a guère changé puisque le gouvernement saoudien continue aujourd’hui d'exporter le wahhabisme et maintenant le salafisme – en plus simpliste que le premier – pour étendre son influence[3].

Or, la filiation yéménite présente dans la ville de Dammaj par exemple (Dâr al-Hafith) se réclame d’un mouvement salafi dont le fondateur Muqbil al-Wâdi‘î, principale figure du courant salafi yéménite, se détache clairement du royaume saoudien[4]. De plus, en analysant leur discours, aucun des acteurs du salafisme français ne se réclame d’un tel mouvement. Au contraire, ils se présentent au moyen d’expressions basées sur le vocable « salafi » tels que  « salaf salih » (pieux prédecesseurs) et autres « salafiyûn »(salafis).

Nous emploierons donc le terme dans sa forme auto-proclamée de « salafisme » en tant qu’il renvoie à un mode d’action sociale qui, malgré sa faible assise argumentaire, représente néanmoins un mouvement réformiste avec sa rhétorique de retour aux sources et de dépassement des écoles du droit musulman (madhahib).

Importation en France

Tandis que les clercs mondialisés ont une aura internationale de fait, l’importation de la da‘wa salafiyya en France répond à une demande de réislamisation[5] que des prêcheurs français ont engagé dans les années 1990 au rayon local et national (voire transnational par le biais d’internet). Le parcours de ces nouveaux prédicateurs se décline en deux profils distincts mais complémentaires. Un premier profil est celui de l’ « imam transplanté »[6] qui ayant déjà officié et accompli un certain nombre d’années d’étude de l’arabe et de la religion dans son pays d’origine (Mauritanie, Tunisie, Maroc, Algérie) s’installe en France pour exercer ses activités en France. Le second profil est celui de l’étudiant « endogène »[7] qui se consacre à des activités de conférenciers-prédicateurs mais s’autoproclame parfois aussi imam après s’être formé dans des instituions plus ou moins officielles dans le monde arabe revient muni d’une « ijaza » délivré par ses « maîtres » lui permettant d’enseigner à son tour à ses coreligionnaires.

Une mutation de l’islamisme

La présence du salafisme en France procèderait, selon le chercheur Samir Amghar, d’une réorientation de l’islamisme algérien[8] impulsé par un nouveau pôle basé cette fois dans la péninsule arabique avec des forces provenant d’Arabie Saoudite (Universités du pays), du Yémen (Dar al-Hadith de Dammaj), de Jordanie (centre al-Albâni de Amman) et de Syrie (faculté de shar’îa de Damas)[9]. Mais la politique de prédication établie par l’Arabie Saoudite dans les années 1960 joua un rôle moteur de diffusion de son idéologie wahhabite à travers des « relais infra-étatiques »[10] afin de se bâtir une « superpuissance religieuse »[11] d’abord en réaction au régime de nationalisme laïque conduit par Gamel Abdel Nasser dans les années 1960, puis pour contrer le rayonnement de la révolution islamique d’Iran dans les années 1980[12].

L’un des instruments de diffusion idéologique les plus efficaces mis en place par le Royaume fut la Ligue Islamique Mondiale qui joua un rôle important dans la diffusion du salafisme en Europe[13]. Cependant, l’importation en France de cette idéologie s’opéra surtout via des canaux individuels de personnes s’étant formées à l’université islamique de Médine, officine unique en son genre en ce qu’elle attribue des bourses étudiantes favorisant l’accueil chaque année de milliers d’étudiants non saoudiens représentant plus de cent quarante nationalités avec une forte représentation venue d’Europe.

Les premiers retours

De retour en France, ces premiers étudiants engagèrent des actions de prédication soit dans les mosquées en tant qu’imams soit comme conférenciers. L’importation du salafisme dans l’espace francophone est néanmoins traçable avec précision. Deux personnages, l’un Belge et l’autre Français en sont les fourriers. Mustapha Kastit d’abord qui, d’origine marocaine, fit partie de la première génération d’étudiants revenus de Médine et qui avait étudié huit années dans l’université de cette ville avant d’importer le salafisme en Belgique dans les années 1990[14]. Parallèlement, Abdelkader Bouziane, d’origine algérienne, revint en France après deux années de formation dans la même institution saoudienne et prêcha dans des mosquées lyonnaises dans les années 1990, avant d’être expulsé en Algérie en 2004 pour des raisons sécuritaires[15].

Cependant, les rangs de cette tendance n’ont cessé de grossir depuis cette époque alimentés par les retours d’anciens étudiants de Médine. Si les activités de prédication constituent leur point commun, l’urgence du besoin dans la société musulmane française les a aussi largement destinés à des fonctions parallèles d’enseignant d’arabe liturgique. Une autre caractéristique distinctive de ces groupes humains est leur grande mobilité spatiale, les uns motivés par des voyages d’étude tandis que les autres, en quête d’une vie différente, répondent à l’appel d’un exil – réel ou virtuel – auquel le dictionnaire conceptuel de l’islam leur fournit une réponse à fort ancrage historique et dogmatique : la hijra, Nous prendrons le temps sur ce concept d’en mesurer le remodelage mythifié qu’il a ainsi subi à l’occasion de la partie 2.



[1] Sur la base d’un verset coranique : « Obéissez à Dieu, au Prophète et à ceux d'entre vous qui détiennent le pouvoir » Coran  (IV : 59).

[2]Cf. Laurent Bonnefoy, « Les relations religieuses transnationales contemporaines entre le Yémen et l’Arabie Saoudite : un salafisme importé ? », thèse de doctorat en science politique, IEP de Paris, 2007. P 56-58.

[3] O. Roy islam mondialisé, p. 146

[4]Muqbil AL-WÂDI‘Î, ’Ijâbat al-ssâ’il ‘alâ ahamm al-masâ’il, Sanaa : Maktabat al-athariyya, 2004, p. 438. Cité par Bonnefoy Laurent Bonnefoy, « Les relations religieuses transnationales contemporaines entre le Yémen et l’Arabie Saoudite : un salafisme importé ? », thèse de doctorat en science politique, IEP de Paris, 2007. p. 59

[5] Mohammed Ali Adraoui, Du Golfe aux banlieues, p.76

[6] Terme emprunté à Mohammed Ali Adraoui, Du Golfe aux banlieues.

[7] Mohammed Ali Adraoui, Du Golfe aux banlieues, p.76

[8] Amghar Samir,« Le salafisme en France : de la révolution islamique à la révolution conservatrice »,

Critique internationale, 2008/3 n° 40, p. 97

[9]O. Roy. L’islam mondialisé. P. 152 ;

[10] AMGHAR, S. Acteurs internationaux et islam de France. Politique étrangère. 1, 23, 2005. p. 28

[11] Kepel. Jihad, exapnsion et déclin de l’islamisme. Paris, Seuil, 2000, p. 45.

[12] O. Roy islam mondialisé p. 150.

[13] Amghar Samir , « La Ligue islamique mondiale en Europe : un instrument de défense des intérêts stratégiques saoudiens » , Critique internationale, 2011/2 n° 51. P. 115

[14] Amghar Samir , « La Ligue islamique mondiale en Europe : un instrument de défense des intérêts stratégiques saoudiens » , Critique internationale, 2011/2 n° 51, p. 119.

[15] CESARI, J. Securitization of Islam in Europe. Welt des Islams. 52, 3/4, 430-449, Nov. 2012

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Une femme et une adolescente voilées agressées à Toulouse

Selon « The Washington Post » à Rakka les bombes françaises tuent d’abord les civils