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Le discours de l’élite française sur l’islam fragilise les défenseurs de la laïcité au Sahel

Après les horribles attentats, ces dernières semaines en France et même en Autriche, ainsi que les vagues de surenchères malheureuses de tous bords, il faut se rendre à l’évidence que les sociétés européennes et leurs communautés musulmanes doivent vite exorciser leur mal de vivre-ensemble. Il est vrai que le discours sur les « séparatismes » d’Emmanuel Macron avait déjà commencé à renforcer le sentiment de rejet du principe laïc dans les pays à majorité musulmane à travers le monde mais surtout au Sahel. Les gouvernants des différents Etats de la région, déjà longtemps perçus comme continuateurs et héritiers d’un système colonial qui serait « historiquement hostile à l’islam », vont désormais peiner à poursuivre les réformes entreprises dans le domaine de l’enseignement religieux comme dans l’organisation du culte. 

La laïcité est un principe noble et salutaire dans le sens d’une non-discrimination entre les croyances comme les incroyances et le respect de la liberté de conscience. Les détracteurs d’un tel principe veulent, idéologiquement le réduire au combisme alors que La plupart des pays de la région l’ont constitutionnalisée, souvent dans l’article Premier, comme au Niger, au  Sénégal et au Mali. Bien que parfois combattue par des forces portant un projet plus politique que religieux, cette laïcité des Etats ouest-africains, « à leur manière », demeure un acquis considérable et crucial. Nous l’avons vu lors de la crise malienne où même le célèbre Imam Dicko conduisant les manifestations qui ont eu, en partie, raison du président Ibrahim Boubacar Keïta, promettait de ne jamais la remettre en question, en tant que garantie de stabilité et de cohésion sociale.  

Un discours « fédérateur » des populismes politiques et des extrémismes religieux 

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Il faudra désormais que l’élite politique française prenne en compte les effets de la mondialisation du croire et des autoroutes de l’information. Au Sahel, il persiste un sentiment général qui couve depuis longtemps qu’une certaine élite politique intellectuelle française très médiatisée serait dans une démarche de “stigmatisation de l’islam et des musulmans”. Cette perception s’est, malheureusement, nourrie des débats sur le voile et l’identité nationale depuis Sarkozy au « séparatisme » d’Emmanuel Macron en passant le Burkini des socialistes sous l’ère Hollande.

Cette spécificité française que les opinions publiques africaines et même européennes voisines ont du mal à décrypter est alourdie par un débat pourri par un néo-populisme surprenant de la part du pays de la Révolution, des Lumières et des Droits de l’Homme. La classe politique française ne mesure pas assez l’impact de certains débats et agissements inutiles sur l’image de leur pays à l’étranger ; l’islam aurait même dû faire partie des éléments de son soft power. Si la France n’utilise pas cette chance d’une diversité religieuse pour son image séduisante de pays-creuset, elle sera instrumentalisée par d’autres qui lui sont hostiles tel qu’on l’a vu avec les tentatives de certains pays. Mais certaines tournures des récents discours d’Emmanuel Macron risquent de produire un « effet pangolin » d’une diplomatie française qui peinait déjà au Sahel et dans le monde arabe où il fut l’un des pays les plus admirés pour ses positions courageuses.

Le fait est que ces événements surviennent dans un contexte marqué, au Sahel, par une forme d’islamo-nationalisme montant. Ce courant qui a prospéré sur les ruines d’un rêve de « grand soir » anti-libéralo-néocolonialiste, traverse toutes les sphères, des intellectuels de l’ancienne gauche aux salafistes qui réussissent, de fait, une jonction inespérée par l’islamisation des contestations. Ce contexte qui devrait, pourtant, réinterroger les choix diplomatiques va davantage fragiliser les défenseurs de la laïcité face à des politiques prêts à toutes les compromissions électoralistes.

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La laïcité victime des incohérences du passé et des paradoxes politiques du présent

En effet, le principe laïc est aussi bien menacé par les extrémismes dogmatiques que par la politisation à outrance de ses usages à géométrie variable. Au Sahel, autant qu’en France, le débat s’est toujours posé avec beaucoup de paradoxes. La France de la IIIe République, alors coloniale, considérait que l’anticléricalisme était une chose qui « ne devait pas s’exporter » outre Mer.

Alors que la République et ses « hussards noirs » prenaient toutes leurs distances avec l’Eglise en métropole, elle collaborait « en même temps » avec Monseigneur Lavigerie en Algérie et les missionnaires en Afrique de l’Ouest auxquels elle confiait presque l’Education nationale…laïque de même que les marabouts des confréries.

Aujourd’hui, au Sahel, les islamistes exigeant plus de « charia » dans les codes du statut personnel et la gestion des affaires publiques convoquent les « tribunaux musulmans » ou « indigènes » de l’Afrique occidentale française (AOF). Ces ambiguïtés autour de la laïcité rendaient déjà assez ardue la tâche de ses défenseurs au nom de son universalité malgré la diversité de ses déclinaisons. Au lieu de les fragiliser par l’image qu’elle renvoie malgré toutes ses intentions de réforme, la France pourrait peut-être apprendre de l’expérience des laïcités africaines francophones nées sans combat dans des cadres sereins et apaisés. 

Islam consulaire et exclusion paradigmatique de l’islam subsaharien

Pourtant, aussi bien son histoire, sa structure démographique de même que ses liens culturels avec le monde musulman et surtout l’Afrique lui en offrent encore l’opportunité et la chance. Mais, il aurait fallu, au préalable, mieux considérer les autres apports de l’Islam en France. L’islam subsaharien est resté parent pauvre de l’islamologie française.

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Cette marginalisation paradigmatique a fini par orienter le traitement périphérique de l’islam africain à une époque si loin des enjeux géostratégiques sahéliens d’aujourd’hui. Macron a t-il cru efficace de parler aussi aux  Musulmans africains qui protestent encore, à travers Al-Jazeera, la chaîne favorite d’à peine 20% des musulmans, ceux du monde arabe? Une autre vision arabo-centrée de l’islam héritée d’un vieux imaginaire ?

La France décrite comme « puissance musulmane » dans les Rapports Willaim Ponty des années 1920 « grâce » à sa “souveraineté sur l’Algérie, le Niger, le Sénégal, le Soudan (actuel Mali)”, semble encore avoir du mal à traduire cette diversité en opportunité dans la gestion d’une religion désormais métropolitaine. D’une part, la focalisation sur le Maghreb, sur l’expérience algérienne, les stratégies alternatives du Maroc, ont laissé peu de place à une prise en compte de l’islam subsaharien de ou en France, souffrant d’une double peine de marginalisation.

De l’autre, il y a toute l’attention des autorités françaises portée sur le Maghreb voisin ainsi que l’enjeu de l’interférence des pays d’origine sur la vie religieuse dans l’Hexagone. Pourtant, “l’islam consulaire” dénoncé aujourd’hui l’était déjà par des intellectuels musulmans et d’autres chercheurs qui voulaient faire profiter la République de la spécificité concordataire de l’Alsace rendant possible une faculté de théologie musulmane à Strasbourg. De même, des tentatives parcellaires d’organisation du culte musulman depuis Pierre Joxe à la mise en place du CFCM par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, les acteurs subsahariens ont au mieux joué les seconds rôles lorsqu’ils ne sont pas totalement exclus des instances dirigeantes de l’Islam de France.

L’élite politique française ne doit pas faillir à son devoir de Résistance face aux populismes

Mais, malgré le choc produit par toutes ces attaques barbares, la France doit courageusement assumer son statut de pays-creuset. Sa classe politique a un devoir de résistance face aux sirènes des populismes et des extrémismes de tous bords. Comme le craignait à juste raison Mohamed-Chérif Ferjani, ils risquent d’être les malheureux gagnants de l’ère post-covid19 affaiblissant des Etats en proie à de multiples crises.

Vue du Sahel et des défenseurs de la laïcité et des droits humains, la France trahirait elle-même l’esprit de la République si elle empruntait la voie des prophétismes culturalistes et essentialistes. Ce serait non seulement contre ses propres valeurs « universelles », mais aussi ses intérêts et son image dans une région où des efforts conséquents et urgents semblent nécessaires.

La gestion circonstancielle de questions essentielles au vivre ensemble de même que le pragmatisme politique en vogue peuvent facilement orienter les visions court-termistes d’une France s’éloignant de ses principes fondateurs ayant inspiré constitutions et systèmes politiques et longtemps fasciné à travers le monde. De par son histoire et son héritage, la France n’a point le droit de céder à la tentation populiste. De par son engagement et de ses liens au Sahel, elle est aussi en bonne place pour comprendre que nous – Africains et Européens – sommes devenus une seule et même communauté internationale au destin scellé par la vulnérabilité en partage, d’où l’impérieuse nécessité de co-construire les alternatives permettant de faire face, ensemble, aux extrémismes dévastateurs.

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