Que signifie mubâh ?
Mubâh (مباح) est le participe passif du verbe abâha, « rendre accessible, permettre », de la racine b-w-h, qui exprime l'idée d'ouvrir, de mettre à découvert. Un lieu mubâh est un lieu ouvert à tous ; un bien mubâh est une chose sans propriétaire, que chacun peut prendre, comme l'eau d'une rivière ou le gibier. La permission se dit ibâha.
En droit, le mubâh est l'acte permis et neutre : la Loi laisse le choix, sans encourager ni décourager. Manger, boire, dormir, voyager, acheter, porter tel ou tel vêtement licite relèvent de cette catégorie. C'est le degré central de l'échelle des cinq qualifications : obligatoire (fard ou wâjib), recommandé (mustahabb), permis, déconseillé (makrûh) et interdit (haram).
Le Coran n'emploie pas le mot mubâh. Il dit « il n'y a pas de péché », comme pour le commerce pendant le pèlerinage : « Ce n'est pas un péché que d'aller en quête de quelque grâce de votre Seigneur » (sourate 2, verset 198), ou il déclare les choses « licites » (halâl). La page Charia, fiqh et halal présente l'ensemble de l'échelle.
Mubâh, halal, jâ'iz : quelle différence ?
Les trois mots se recoupent sans se confondre. Halal, « licite », s'oppose à haram et couvre tout ce qui n'est pas interdit : l'obligatoire, le recommandé, le permis et même le déconseillé. Mubâh est plus étroit : il désigne seulement ce qui est permis sans être ni recommandé ni déconseillé. La prière est halal, mais elle n'est pas mubâh : elle est obligatoire.
Jâ'iz, « admissible », sert souvent de synonyme de mubâh dans les avis juridiques (« c'est jâ'iz »). Mais le mot a un second sens technique, « valide » : un contrat jâ'iz est un contrat qui produit ses effets. Le contexte tranche.
Fethallah Otmani rappelle, dans son article sur le halal, que l'obligatoire, le recommandé et le permis forment ensemble le domaine du halal, et que seul Dieu définit le licite et l'illicite. Le Coran le reproche à ceux qui décrétaient eux-mêmes des choses licites et des choses interdites, en leur demandant si c'est Dieu qui le leur a permis (sourate 10, verset 59).
Le principe : tout est permis sauf ce qui est interdit
Les juristes ont formulé une règle célèbre : « à l'origine, les choses sont permises » (al-asl fî al-ashyâ' al-ibâha). Tant qu'aucun texte ne l'interdit, un aliment, un objet, une technique, un contrat ou un usage est mubâh. Ils la tirent de versets comme « C'est Lui qui a créé pour vous tout ce qui est sur la terre » (sourate 2, verset 29), « Qui a interdit la parure d'Allah, qu'Il a produite pour Ses serviteurs, ainsi que les bonnes nourritures? » (sourate 7, verset 32) et « ne déclarez pas illicites les bonnes choses qu'Allah vous a rendues licites » (sourate 5, verset 87).
C'est à celui qui interdit d'apporter la preuve, pas à celui qui permet. Ce principe explique pourquoi des réalités inconnues des premiers siècles, de la voiture à Internet, sont tenues pour permises tant qu'elles ne servent pas un interdit.
La règle s'inverse pour le culte ('ibâdât) : une prière, un jeûne ou un rite ne s'inventent pas, car l'adoration se reçoit des textes. D'où les débats sur l'innovation (bid'a) : Eric Geoffroy présente ainsi, à propos du Mawlid, la fatwa d'al-Suyûtî qui jugeait licite cette célébration contestée par d'autres.
Quand le permis change de statut
Le mubâh n'est pas figé. L'intention le transforme : selon un hadith rapporté par Boukhari et Muslim, les actes ne valent que par les intentions (niyya). Manger pour avoir la force de travailler et nourrir sa famille, dormir pour se lever à l'aube deviennent des actes récompensés.
Les circonstances le transforment aussi. Un acte permis devient interdit s'il conduit à un mal : les malikites ont fait de ce principe, la fermeture des moyens (sadd al-dharâ'i'), un outil majeur de leur école. Il devient obligatoire quand la vie en dépend, comme le fait de se nourrir.
À l'inverse, la nécessité rend permis ce qui était interdit. Le Coran, après avoir énuméré les viandes défendues, ajoute : « Il n'y a pas de péché sur celui qui est contraint sans toutefois abuser ni transgresser » (sourate 2, verset 173). L'Union des mosquées de France rappelle ce principe dans sa note sur les chiens guides : face à un besoin vital, un acte interdit peut devenir mubâh.
Le juriste malikite andalou al-Shâtibî (mort en 1388) ajoutait une nuance : un acte permis pris isolément, comme un repas, peut être obligatoire dans son ensemble, car nul ne peut renoncer à manger pour toujours.
Est-il permis… ? Les questions qu'on pose
Beaucoup de questions courantes portent en réalité sur le statut mubâh d'un acte. Avoir un chien : l'école malikite, dominante en France, tient le chien vivant pour pur, et toutes les écoles admettent le chien de garde, de chasse ou d'assistance ; la note de l'UMF Le chien n'est pas impur l'explique en détail. Conduire pour une femme : aucun texte ne l'interdit, et l'interdiction saoudienne, levée en 2018, relevait de la coutume, comme le montre Khalid Chraibi dans Est-il licite pour une femme de conduire un véhicule ?. Se soigner pendant le Ramadan : les injections et prises de sang sont permises selon un recueil de hadiths du Ramadan, tant que l'on ne nourrit ni n'hydrate par la bouche.
Dans chacun de ces cas, le raisonnement est le même : chercher un texte qui interdit ; à défaut, l'acte reste permis.




