Qu'est-ce que l'école chaféite ?
L'école chaféite, ou chaféisme, est l'une des quatre écoles juridiques (madhhab) reconnues par les sunnites. On écrit aussi chafiisme, shafiisme, shafi'ite ou châfi'ite ; l'arabe dit ash-shâfi'iyya (شافعية) et nomme son fondateur al-imâm ash-Shâfi'î. Comme ses voisines, l'école ne porte pas sur la foi mais sur le fiqh : la prière, la purification, le jeûne, le mariage, les contrats.
Les quatre écoles se reconnaissent mutuellement et partagent l'essentiel. Elles divergent sur des points de méthode et de pratique, ce que la page consacrée au sunnisme replace dans l'histoire des courants.
Qui était l'imam al-Shâfi'î ?
Muhammad ibn Idrîs al-Shâfi'î naît en 767 (150 de l'hégire), à Gaza selon la version la plus répandue, dans une famille de Quraych, la tribu du Prophète. Élevé à La Mecque, il étudie à Médine auprès de Mâlik ibn Anas, fondateur de l'école malikite, puis à Bagdad, où il discute avec les disciples d'Abû Hanîfa, maître de l'école hanafite. Il s'installe en Égypte vers 814 et meurt à Fustât, l'actuel Vieux-Caire, en 820.
Sa doctrine a deux états. Les juristes distinguent son « ancien avis » (al-qawl al-qadîm), formé en Irak, et son « nouvel avis » (al-qawl al-jadîd), formé en Égypte, qui l'emporte en cas de conflit. Ses élèves égyptiens, dont al-Muzanî et al-Rabî' ibn Sulaymân, ont transmis ses écrits, notamment le recueil Kitâb al-Umm.
Sa réputation dépasse le droit. Dans un extrait de son livre publié par Oumma, Initiation au soufisme, l'islamologue Éric Geoffroy rapporte qu'al-Shâfi'î, d'abord méfiant envers les soufis, a fini par louer leur voie, et que de nombreux Égyptiens visitent encore son tombeau au Caire.
La méthode chaféite : la Risâla et les sources du droit
L'apport majeur d'al-Shâfi'î est méthodologique. Dans Peut-on qualifier le droit musulman de « coranique » ?, le chercheur Éric Chaumont rappelle qu'on fait naître la science des usûl al-fiqh, les fondements du droit, avec sa Risâla, « l'Épître ». En posant des règles de raisonnement communes, écrit-il, al-Shâfi'î a ouvert un espace où les juristes pouvaient débattre au lieu de s'opposer.
Il classe les sources dans un ordre strict : le Coran, la Sunna, le consensus (ijmâ') et l'analogie (qiyâs). Il réserve la valeur de norme à l'exemple du seul Prophète, connu par des hadiths dont on doit vérifier la transmission, alors que d'autres juristes y joignaient la pratique d'une ville ou l'avis des Compagnons. Il récuse enfin l'istihsân, la « préférence juridique » admise par les hanafites, qu'il assimile à une décision personnelle.
Cette rigueur n'exclut pas la nuance. Ahmed Elouazzani, dans Les innovations « Bid'aa » ou le diktat de la pensée unique, rappelle qu'al-Shâfi'î distinguait la bid'a qui contredit le Coran, la Sunna ou le consensus, qu'il rejetait, de la nouveauté utile qui ne les contredit pas.
Où suit-on l'école chaféite aujourd'hui ?
Le chaféisme domine en Basse-Égypte, au Yémen et dans le Hadramaout, en Somalie, à Djibouti, sur la côte swahilie de l'Afrique de l'Est et aux Comores. Il est majoritaire chez les Kurdes, au Daghestan et en Tchétchénie, dans le Kerala et au Sri Lanka. Surtout, il est l'école du monde malais : Indonésie, Malaisie, Brunei, sud de la Thaïlande et des Philippines. Le poids de l'Indonésie, premier pays musulman par la population, en fait l'une des écoles les plus suivies.
L'école a produit de grands noms : al-Ghazâlî, al-Nawawî, dont les recueils de hadiths sont lus dans le monde entier, Ibn Hajar al-'Asqalânî, commentateur du recueil de Boukhari, ou al-Suyûtî. En théologie, la plupart des chaféites suivent l'ach'arisme.
En France, où la majorité des fidèles d'origine maghrébine ou ouest-africaine suit le malikisme, on rencontre le chaféisme surtout dans la diaspora comorienne, kurde ou indonésienne.
Les avis qui distinguent les chaféites
Quelques règles de pratique se remarquent d'une mosquée à l'autre. Dans les ablutions (wudû'), les chaféites exigent l'intention et le respect de l'ordre des gestes, et considèrent que le simple contact de la peau entre un homme et une femme qui peuvent se marier annule l'ablution. Dans la prière, ils tiennent la basmala pour un verset de la Fâtiha et la prononcent à voix haute dans les prières dites à haute voix ; ils récitent une invocation (qunût) à la prière de l'aube.
Pour la zakât al-fitr, ils demandent, comme les malikites et les hanbalites, de la verser en nourriture de base, alors que les hanafites admettent l'argent. Pour le mariage, ils exigent l'accord d'un tuteur de la femme, comme la majorité.
Ces divergences sont anciennes et, le plus souvent, admises de part et d'autre. Mohamed Bajarafil, dans son étude sur le consensus, cite un savant chaféite du VIIIe siècle de l'hégire qui a intitulé son livre La miséricorde de la communauté par la divergence des imams.




