Que signifie mufti ?
Mufti (مفتي), qu'on écrit aussi moufti, est le participe actif du verbe aftâ, « donner une réponse, rendre un avis », de la racine f-t-y. La même racine donne la fatwa, l'avis lui-même, l'istiftâ', la demande d'avis, et le mustaftî, celui qui interroge. Le mufti est donc, littéralement, « celui qui répond ».
Le Coran emploie ces verbes. « Et ils te consultent à propos de ce qui a été décrété au sujet des femmes » (sourate 4, verset 127) traduit yastaftûnaka, « ils te demandent un avis » ; la réponse commence par « Allah vous donne Son décret », où « donne Son décret » rend yuftîkum. Le dernier verset de la même sourate s'ouvre sur la même formule, à propos de l'héritage (sourate 4, verset 176). Dans ces passages, c'est Dieu qui rend l'avis : le mufti humain ne fait que chercher à l'exprimer.
Dans l'usage, le mufti est un savant reconnu, spécialiste du fiqh, qui répond aux questions des fidèles ou des autorités sur la prière, le mariage, l'héritage, la finance, la médecine. La page Charia, fiqh et halal explique la place de la fatwa dans le droit musulman.
Qui peut être mufti ?
Les juristes classiques demandent au mufti d'être musulman, majeur, sain d'esprit et intègre, et surtout compétent : connaître le Coran et la Sunna, la langue arabe, les règles des usûl al-fiqh, les points de consensus et les coutumes des gens auxquels il répond. Idéalement, il est capable d'un effort d'interprétation personnel (ijtihâd) ; à défaut, il transmet fidèlement les avis de son école (madhhab).
Rien n'exige qu'il soit un homme. En 2009, le grand mufti de Dubaï, Ahmed al-Haddad, a rendu une fatwa ouvrant la fonction aux femmes, en se référant à Aïcha, épouse du Prophète, que les Compagnons consultaient. Oumma rapportait alors l'avis du mufti de la Mosquée de Paris : un mufti doit connaître le Coran, la langue arabe, la Sunna, les coutumes et les fatwas antérieures, et « il n'a jamais été dit qu'il faut qu'il soit un homme ». Quelques mois plus tard, Dubaï annonçait la formation de six femmes muftis selon l'école malikite.
La compétence est la vraie garantie. En 2014, le grand mufti d'Australie mettait en garde les jeunes contre les « cheikhs » de YouTube rendant des avis sans aucune autorité religieuse.
Grand mufti, mufti de la République : des fonctions officielles
Pendant des siècles, le mufti fut un savant indépendant, consulté par les particuliers comme par les juges. Les États ont ensuite créé des fonctions officielles. Dans l'Empire ottoman, le mufti d'Istanbul, appelé cheikh al-islam, était la plus haute autorité religieuse. L'Égypte a son grand mufti depuis la fin du XIXe siècle : le réformiste Muhammad Abduh occupa la charge de 1899 à sa mort en 1905, et 'Alî Jum'a de 2003 à 2013, présenté par Tayeb Chouiref dans Mufti et Soufi. L'Arabie saoudite, la Syrie, le Liban ou la Tunisie, avec son « mufti de la République », ont des fonctions comparables.
En Russie, en Asie centrale et dans les Balkans, le mufti dirige une administration religieuse, le muftiat, héritée de l'Empire ottoman ou de l'Empire russe, qui créa la première à la fin du XVIIIe siècle. La France n'a pas de mufti officiel ; le titre y est porté à titre honorifique ou par des savants rattachés à une mosquée.
Deux muftis peuvent diverger. Khalid Chraibi montre, dans un article sur l'imamat de la femme, que le grand mufti d'Égypte et le cheikh d'al-Azhar ne lisaient pas la charia de la même manière sur cette question.
Mufti, cadi, imam : ne pas confondre
Le cadi (qâdî) est un juge : il tranche un litige et sa décision s'impose. Le mufti donne un avis : on peut en demander un autre, et le suivre ou non relève de la conscience de celui qui interroge. Un même savant pouvait être les deux, mais pas dans le même acte.
L'imam dirige la prière ; il n'est pas forcément mufti, et beaucoup d'imams renvoient les questions de droit complexes à des savants spécialisés. Le cheikh est un titre de respect, plus vague. Enfin, les médias français emploient parfois « fatwa » au sens de condamnation, depuis l'affaire Rushdie : c'est un contresens, que l'essayiste algérien Nour-Eddine Boukrouh a éprouvé à ses dépens quand des internautes lui ont attribué une fatwa imaginaire, comme il le raconte dans Le mufti malgré lui.








