Que signifie cheikh ?
Cheikh est la forme française de l'arabe shaykh (شيخ). Le mot vient de la racine sh-y-kh, qui exprime le fait de vieillir : le verbe shâkha veut dire « devenir vieux », et le shaykh est, au sens propre, l'homme qui a pris de l'âge, celui dont on dit en français qu'il a des cheveux blancs. Le féminin shaykha désigne une femme âgée ou, par respect, une femme savante.
De l'âge, le mot est passé à l'autorité. Dans les sociétés arabes, l'ancien est celui qu'on consulte, qui tranche les conflits et qui transmet le savoir. Le shaykh est donc devenu le chef d'un clan, puis le maître d'un enseignement, sans que l'âge réel compte encore : on peut aujourd'hui être appelé cheikh à trente ans si l'on enseigne la religion.
Le pluriel arabe se dit shuyûkh, que certains auteurs francisent en « chouyoukhs », ou mashâyikh, plus fréquent pour les maîtres soufis. En français, on rencontre les graphies cheikh, cheik, sheikh (d'après l'anglais), chaykh ou shaykh (translittération savante). Dans les pays du Maghreb, la prononciation dialectale donne chikh, qui sert aussi à désigner le chanteur du raï traditionnel ou un maître de musique.
Le mot cheikh dans le Coran
Le Coran n'emploie jamais shaykh comme titre religieux. Le mot y garde son sens premier de vieil homme. Quand les anges annoncent à la femme d'Abraham qu'elle aura un fils, elle répond : « Malheur à moi! Vais-je enfanter alors que je suis vieille et que mon mari, que voici, est un vieillard? » (sourate 11, verset 72). Le mot traduit ici par « vieillard » est shaykh, et l'histoire d'Abraham en fait l'image de l'âge avancé béni par une naissance.
Les frères de Joseph l'emploient pour attendrir le gouverneur d'Égypte en parlant de Jacob, « un père très vieux », littéralement shaykh kabîr (sourate 12, verset 78). La même expression revient dans l'histoire de Moïse à Madyan, où deux jeunes femmes expliquent qu'elles attendent pour abreuver leurs bêtes, car « notre père est fort âgé » (sourate 28, verset 23).
Au pluriel, le Coran décrit les âges de la vie : Allah fait naître l'homme enfant, puis le conduit à la maturité, puis à la vieillesse, shuyûkh (sourate 40, verset 67). Le sens de titre honorifique vient donc de l'usage social et non du texte révélé.
Le cheikh, un savant reconnu
Dans l'islam sunnite, il n'existe ni clergé ni diplôme unique qui ferait de quelqu'un un cheikh. Le titre est donné par l'usage à un savant ('âlim, au pluriel 'ulamâ', les oulémas), à un professeur de sciences religieuses, à un récitant réputé du Coran ou à un prédicateur. Dans les filières traditionnelles, l'étudiant reçoit de son maître une ijâza, une autorisation d'enseigner un livre ou une discipline ; c'est cette chaîne de maîtres, plus que le titre, qui fonde l'autorité.
Certains titres composés ont un sens précis. Cheikh al-islâm désignait dans l'Empire ottoman le plus haut responsable religieux, chef des muftis. Le cheikh d'al-Azhar est le grand imam de l'université du Caire, une des institutions les plus influentes de l'islam sunnite : Oumma a rendu compte des prises de position du cheikh Mohamed Sayyed Tantaoui, qui dirigea al-Azhar de 1996 à sa mort en 2010, et de son successeur Ahmed al-Tayeb. En 2004, un article d'Oumma rappelait qu'après une déclaration de Tantaoui sur le voile en France, d'autres savants d'al-Azhar l'avaient désavoué, preuve que le cheikh « n'est pas le Pape des musulmans ».
Les noms les plus recherchés en ligne avec ce titre sont ceux de savants saoudiens et proches du courant salafiste, comme Abd al-Aziz ibn Baz (mort en 1999), Muhammad ibn Uthaymin (mort en 2001) ou Muhammad Nasir al-Din al-Albani (mort en 1999). Dans Les icônes vénérées du salafisme, Oumma analyse la place de ces « grands savants » dans ce courant, où le disciple se réfère à son cheikh pour les moindres aspects de sa vie. Chez les chiites, on emploie plutôt les titres d'ayatollah, de mujtahid ou de sayyid, et cheikh désigne souvent un clerc qui ne descend pas du Prophète.
Le cheikh dans le soufisme
Dans le soufisme, le cheikh est le maître spirituel. Il dirige une confrérie ou une de ses branches (tarîqa), reçoit l'engagement du disciple, le mourid, et le guide dans l'éducation de l'âme : invocations, retraites, conduite morale. Son autorité repose sur une silsila, la chaîne initiatique qui remonte de maître en maître jusqu'au Prophète. Les soufis distinguent parfois le cheikh qui enseigne (shaykh al-ta'lîm) de celui qui éduque (shaykh al-tarbiya).
Oumma a consacré plusieurs articles à ces figures. Le cheikh Ahmad al-'Alawî de Mostaganem (1869-1934) fonda la 'Alawiyya, une des premières confréries implantées en Europe ; il prononça le prêche et dirigea la prière à l'inauguration de la Grande Mosquée de Paris en 1926. Le cheikh Khaled Bentounès, guide de la 'Alawiyya, dialogue avec des jeunes de banlieue dans Le Cheikh et les jeunes, où il insiste sur l'expérience personnelle de la foi plutôt que sur la contrainte. En Afrique de l'Ouest, le cheikh Hamahoullah, initié à la Tijâniyya en 1902, a marqué plusieurs pays du Sahel, comme le raconte La théologie de la libération du cheikh Hamahoullah.
Le lieu où enseigne le cheikh est la zâwiya. Au Maghreb et en Afrique de l'Ouest, la frontière entre cheikh soufi et marabout est souvent floue dans le langage courant.
Chef de tribu, émir, prénom : les autres usages
Le sens tribal est le plus ancien. Dans la péninsule Arabique, le cheikh est le chef d'un clan ou d'une tribu, choisi pour son âge, sa sagesse ou sa lignée. Les familles régnantes du Golfe ont gardé ce titre : aux Émirats arabes unis, au Qatar ou au Koweït, les membres des familles princières sont appelés cheikh ou cheikha, sans que cela implique une quelconque science religieuse.
En Afrique de l'Ouest, et surtout au Sénégal, Cheikh est devenu un prénom courant, souvent en hommage à un maître soufi comme Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la confrérie mouride. Un « cheikh Diop » peut donc n'avoir rien d'un religieux.
En français, le mot évoque aussi l'image orientaliste du riche émir, popularisée par le cinéma du début du XXe siècle. Cette image n'a rien à voir avec le sens religieux du terme. Il ne faut pas non plus confondre cheikh avec l'imam, qui dirige la prière, ni avec le mufti, habilité à rendre des avis juridiques : un même homme peut porter les trois titres, mais ils ne désignent pas la même fonction.
Ce qu'en dit Oumma
Le titre revient dans plus de quatre cents articles du site, le plus souvent pour présenter des savants et des réformistes. La série de Nadjib Achour sur le cheikh Bachir El Ibrahimi retrace le parcours de ce savant né en 1889, qui présida l'Association des oulémas musulmans algériens après la mort du cheikh Ben Badis et défendit la langue arabe et l'islam face à la politique coloniale.
Oumma a aussi publié des portraits du cheikh Ahmad Kuftaro, grand mufti de Syrie et maître de la confrérie naqshbandie, dans Le Cheikh Kuftaro, un sage parmi les sages, et un hommage au cheikh Martin Lings, universitaire anglais converti, connu en islam sous le nom d'Abû Bakr Sirâj al-Dîn et auteur d'une biographie du Prophète. Ces textes montrent l'étendue du mot : il qualifie aussi bien un mufti d'État qu'un maître soufi ou un intellectuel européen reconnu par ses pairs.










