Qui était Aïcha ?
Aïcha (عائشة, translittéré 'Â'isha, aussi écrit Aisha ou Aïsha) est la fille d'Abou Bakr et d'Umm Rûmân. Elle naît à La Mecque dans une famille parmi les premières à embrasser l'islam. Comme toutes les épouses du Prophète, elle porte le titre de mère des croyants, d'après le verset : « ses épouses sont leurs mères » (sourate 33, verset 6). La tradition l'appelle aussi as-Siddîqa bint as-Siddîq, « la véridique, fille du véridique ».
Son prénom vient du verbe 'âsha, « vivre » : 'Â'isha signifie « celle qui vit », « pleine de vie ». Il reste l'un des prénoms féminins les plus portés du monde musulman, popularisé en France par la chanson Aïcha de Khaled, écrite par Jean-Jacques Goldman en 1996.
Attention à une confusion fréquente : la « prière d'Aïcha » que l'on cherche sur internet est en réalité la prière de la nuit, l'isha ('ichâ'), dont le nom s'écrit différemment en arabe. Ses horaires figurent sur la page des horaires de prière.
Le mariage d'Aïcha avec le Prophète
Après la mort de Khadija en 619, le contrat de mariage entre Aïcha et le Prophète fut conclu à La Mecque. La vie commune commença à Médine, après l'Hégire de 622. Elle fut la seule de ses épouses à n'avoir jamais été mariée auparavant. Les biographes la décrivent comme son épouse préférée après Khadija, et l'article de Tahar Gaïd sur les épouses du Prophète note que ses jalousies ont parfois agité le foyer.
Le Prophète passa ses derniers jours dans sa chambre. Selon un récit rapporté par Boukhari, il mourut en juin 632, la tête posée contre elle. Il fut enterré à cet endroit même, rejoint plus tard par Abou Bakr puis par Omar ; cette chambre se trouve aujourd'hui dans l'enceinte de la mosquée du Prophète. Aïcha n'eut pas d'enfant ; on l'appelait Umm 'Abd Allâh, du nom de son neveu 'Abd Allâh ibn az-Zubayr.
Quel âge avait Aïcha ? Les sources et le débat
La question est l'une des plus recherchées sur l'islam. Les récits classiques viennent d'Aïcha elle-même, rapportés notamment par Boukhari et Muslim : elle avait six ans lors du contrat, neuf ans quand elle rejoignit le foyer du Prophète à Médine, et dix-huit ans à sa mort. La plupart des savants anciens ont accepté ces chiffres sans les commenter, dans une société où l'on mariait tôt. Certains historiens, rappelle un article d'Oumma de 2010, soulignent les trois années écoulées entre la célébration et la vie commune.
Des chercheurs contemporains contestent cette chronologie. Ils relèvent que la plupart de ces récits passent par un même transmetteur, Hishâm ibn 'Urwa, et proposent de la confronter à d'autres données biographiques : l'âge de sa sœur Asmâ', dite dix ans plus âgée qu'elle, sa mention parmi les premiers convertis ou sa présence à certaines batailles. Ils aboutissent à un âge situé entre quinze et vingt ans environ. En 2009, Oumma signalait ainsi l'analyse du Dr al-Ajamî, selon laquelle le mariage n'avait pas été consommé à neuf ans. Leurs contradicteurs répondent que ces calculs reposent sur des sources plus tardives et moins sûres que les recueils de hadiths.
Un troisième débat porte sur l'usage du récit. En 2010, un membre du comité des grands oulémas d'Arabie saoudite, Abdallah al-Manie, refusait d'en faire un modèle pour justifier des mariages d'enfants, car « les circonstances de l'époque sont différentes ». Ousmane Timera, dans Libérer l'islam : libérer les femmes, dénonce les prédicateurs qui s'en servent pour autoriser le mariage des fillettes, en contradiction avec l'exigence du consentement que la tradition attribue au Prophète. La plupart des pays musulmans fixent aujourd'hui un âge minimal légal au mariage, 18 ans au Maroc depuis 2004.
L'affaire du collier et les versets de la sourate 24
Au retour d'une expédition, vers 627, Aïcha s'éloigna du campement pour chercher un collier perdu. La caravane repartit sans elle, et elle fut ramenée par un compagnon, Safwân ibn al-Mu'attal. Des rumeurs l'accusèrent alors d'infidélité. Cet épisode, appelé hadîth al-ifk, « l'affaire de la calomnie », dura plus d'un mois, selon le long récit qu'elle en fait chez Boukhari et Muslim.
Le Coran y mit fin par une série de versets qui l'innocentent : « Ceux qui sont venus avec la calomnie sont un groupe d’entre vous » (sourate 24, verset 11). Il reproche aux croyants de ne pas avoir dit spontanément « C’est une calomnie évidente » (verset 12) et d'avoir colporté ce dont ils n'avaient aucun savoir (verset 15). Le Coran ne la nomme pas, mais la tradition unanime rattache ces versets à elle. Ils fondent aussi les règles sur l'accusation de fornication sans quatre témoins.
Aïcha, savante et transmettrice de hadiths
Aïcha est l'une des principales sources de la Sunna. Le décompte traditionnel lui attribue environ 2 200 hadiths, ce qui la place parmi les quatre compagnons les plus prolifiques, et la seule femme de ce groupe. Elle a transmis une grande partie de ce que l'on sait de la vie intime du Prophète, de sa prière de nuit, de son jeûne et de ses dernières années, ainsi que le récit des débuts de la Révélation.
Durant près d'un demi-siècle après la mort du Prophète, des compagnons venaient la consulter sur des questions de droit, de médecine, de poésie ou d'histoire. Elle n'hésitait pas à corriger certains d'entre eux, et le savant al-Zarkashî a réuni au XIVe siècle ses rectifications dans un ouvrage. Asma Lamrabet, dans Féminisme islamique ?, la cite parmi les femmes savantes de la tradition, exégète et juriste consultée pendant des décennies. Abdelaziz Benabdellah rappelle dans La promotion de la femme sous l'égide de l'islam que les grands compagnons la consultaient sur les questions juridiques, historiques et littéraires.
La bataille du Chameau et le regard des chiites
Après l'assassinat du calife Othman en 656, Aïcha se joignit à deux compagnons, Talha et az-Zubayr, pour réclamer le châtiment des meurtriers. Leur armée affronta celle du nouveau calife, Ali, près de Bassora, en décembre 656. Le combat prit le nom de bataille du Chameau, d'après la monture sur laquelle se tenait Aïcha. Ali l'emporta, Talha et az-Zubayr furent tués, et Ali fit reconduire Aïcha à Médine avec égards. Slimane Rezki y voit, dans une chronique diffusée par Oumma, le premier grand conflit armé entre musulmans.
Aïcha vécut ensuite à Médine, à l'écart de la politique, et y mourut en 678 (58 de l'Hégire selon la majorité des sources, 57 selon d'autres). Elle fut enterrée au cimetière d'al-Baqî'.
Les sunnites la vénèrent comme mère des croyants et grande savante, et voient dans son engagement une erreur d'appréciation dont, selon plusieurs récits, elle se repentit. Les chiites lui reconnaissent ce titre mais portent un jugement critique sur son opposition à Ali et sur son rôle dans la succession du Prophète. Les insultes à son égard, présentes dans certains milieux, sont toutefois condamnées par de hautes autorités chiites : en 2010, l'ayatollah Ali Khamenei a émis un avis interdisant d'insulter les épouses du Prophète, et nommément Aïcha. Pour replacer ces événements dans leur contexte, voir Les premiers temps de l'islam et les califes.




