Que signifie ahl al-bayt ?
Ahl al-bayt (أهل البيت, parfois écrit ahl al-beyt) se compose de ahl, « les gens, la famille », et de al-bayt, « la maison ». L'expression signifie donc « les gens de la maison », et s'emploie pour la maisonnée du Prophète Muhammad. On la traduit aussi par « la Famille du Prophète » ou « les Gens de la Demeure ». Un mot voisin, âl (« la famille, les siens »), apparaît dans la prière que tout musulman récite à la fin de la salât : il y demande à Dieu de prier sur Muhammad et sur la famille de Muhammad, comme Il a prié sur Abraham et sur la famille d'Abraham.
La famille du Prophète appartient au clan des Banû Hâshim, de la tribu de Quraysh : son nom complet est Muhammad ibn 'Abd Allâh ibn 'Abd al-Muttalib ibn Hâshim. C'est pourquoi on parle aussi de « hachémites » pour ses parents et descendants. Pour situer ces personnes dans l'histoire des débuts de l'islam, voir la page Les premiers temps de l'islam et les califes.
Ahl al-bayt dans le Coran et les hadiths
Le Coran emploie l'expression deux fois. Les anges qui annoncent la naissance d'Isaac saluent la famille d'Abraham : « Que la miséricorde d’Allah et Ses bénédictions soient sur vous, gens de cette maison » (sourate 11, verset 73). Puis, à propos du Prophète : « Allah ne veut que vous débarrasser de toute souillure, ô gens de la maison [du prophète], et veut vous purifier pleinement » (sourate 33, verset 33). Ce passage, appelé verset de la purification (âyat al-tathîr), s'insère dans une série de versets adressés aux épouses du Prophète, mais sa dernière phrase passe au masculin pluriel, ce qui nourrit le débat sur ceux qu'elle vise.
Deux hadiths rapportés par Muslim sont au centre de la discussion. Dans le hadith du manteau (hadîth al-kisâ'), raconté par Aïcha, le Prophète fait entrer sous son manteau Hasan, Husayn, Fatima et Ali, puis récite ce verset. Dans le hadith des deux choses précieuses (thaqalayn), rapporté par Zayd ibn Arqam, le Prophète dit laisser à sa communauté le Livre de Dieu et les gens de sa maison, et répète par trois fois qu'il rappelle Dieu à ses fidèles au sujet des gens de sa maison.
Un autre verset est souvent lu dans ce sens : « Je ne vous en demande aucun salaire si ce n’est l’affection eu égard à [nos liens] de parenté » (sourate 42, verset 23). Les commentateurs chiites et une partie des sunnites y voient l'amour dû à la famille du Prophète ; d'autres l'entendent comme un rappel adressé aux Quraysh, parents du Prophète.
Qui fait partie d'ahl al-bayt selon les sunnites et les chiites ?
Pour les sunnites, le contexte du verset 33 inclut les épouses du Prophète, dont Khadija et Aïcha, et le hadith du manteau y ajoute Ali, Fatima et leurs fils. Dans le récit de Muslim, Zayd ibn Arqam précise que les gens de la maison sont aussi ceux à qui l'aumône est interdite : les familles d'Ali, de 'Aqîl, de Ja'far et d'al-'Abbâs. Les juristes en tirent une règle : la zakât ne peut être versée aux descendants de Hâshim.
Pour les chiites, ahl al-bayt désigne d'abord les cinq du manteau (ahl al-kisâ') : le Prophète, Ali, Fatima, Hasan et Husayn. Les chiites duodécimains y joignent les neuf imams suivants, descendants de Husayn, et parlent des « Quatorze Infaillibles » : le Prophète, Fatima et les douze imams. Cette lecture fonde la doctrine de l'imamat : la direction de la communauté revenait à ces membres purifiés de la famille. Les épouses du Prophète n'en font pas partie à ce titre.
Dans Être chiite aujourd'hui (deuxième partie), Rachid Id Yassine note que le chiisme fait de l'appartenance à la Famille du Prophète une condition de la guidance, là où le sunnisme et le soufisme la reconnaissent à tout musulman qui en a les qualités. Interrogé par Oumma, l'islamologue Denis Gril distingue ahl al-bayt, qui comprend les épouses et la proche famille, de la famille au sens large (al-âl), étendue par certains à tous les héritiers spirituels du Prophète.
Les descendants du Prophète aujourd'hui
La descendance du Prophète passe par sa fille Fatima et son époux Ali, puis par leurs fils Hasan et Husayn. Leurs descendants portent les titres de chérif (sharîf, pluriel chorfa ou ashrâf), plus courant au Maghreb et dans le Hedjaz, ou de sayyid, plus courant en Orient et chez les chiites, où il se signale parfois par un turban noir. Des registres de généalogies existent depuis le Moyen Âge, mais il n'existe aucun recensement fiable des descendants du Prophète.
Cette ascendance a servi de légitimité politique. Les Idrissides au IXe siècle, puis les Saadiens et les Alaouites, qui règnent toujours au Maroc, se sont réclamés de Hasan, comme les Hachémites, chérifs de La Mecque puis rois de Jordanie. Rachid Id Yassine rappelle que cette filiation, « supposée ou réelle », a souvent été instrumentalisée. Dans son article sur le Mawlid, Kamel Meziti montre que les Fatimides d'Égypte fêtaient la naissance du Prophète au sein d'un culte de la Maison du Prophète, et que plusieurs dynasties du Maghreb ont multiplié les « arrangements généalogiques » pour s'y rattacher.




