Qui est Joseph (Yûsuf) en islam ?
Joseph, Yûsuf en arabe, est l'un des prophètes que le Coran nomme (27 fois, dans trois sourates) et le seul dont l'histoire occupe une sourate entière, la douzième, qui porte son nom. Fils de Jacob, petit-fils d'Isaac et arrière-petit-fils d'Abraham, il est cité parmi les prophètes que Dieu a guidés dans la descendance d'Abraham (6:84). Le Coran lui reconnaît la « sagesse » et le « savoir » (12:22) ainsi que la science de l'interprétation des rêves (12:21).
La tradition prophétique dit sa généalogie en une seule phrase. Selon un hadith rapporté par Bukhârî, le Prophète a dit : « le noble, fils du noble, fils du noble, fils du noble : Yûsuf, fils de Ya'qûb, fils d'Ishâq, fils d'Ibrâhîm ». Un autre hadith, dans le récit du voyage nocturne rapporté par Muslim, dit qu'il avait reçu la moitié de la beauté, ce que la sourate elle-même suggère quand les femmes de la ville s'écrient : « Ce n'est pas un être humain, ce n'est qu'un ange noble ! » (12:31).
La tradition musulmane l'appelle aussi as-Siddîq, « le très véridique ». Ce titre vient d'un mot de la sourate, quand l'ancien compagnon de prison s'adresse à lui : « O toi, Joseph, le véridique ! » (12:46). Dans la Bible, c'est le personnage de la Genèse (chapitres 37 à 50), vendu par ses frères puis devenu l'intendant de l'Égypte. Le Coran en donne une version à la fois proche et différente, que cette page suit verset par verset.
La sourate Yûsuf et le rêve de l'enfant
La sourate 12 s'ouvre sur une affirmation rare dans le Coran : « Nous te racontons le meilleur récit, grâce à la révélation que Nous te faisons dans ce Coran » (12:3). Elle est la seule sourate où une seule histoire est racontée de bout en bout, du rêve de l'enfant à l'accomplissement de ce rêve des dizaines d'années plus tard. Les commentateurs ont donc vu dans l'expression « le meilleur des récits » (ahsan al-qasas) tantôt la beauté de la narration, tantôt la richesse des leçons qu'elle contient.
Selon des exégètes, des Compagnons auraient demandé qu'on leur raconte une histoire et cette sourate serait la réponse ; d'autres la rattachent aux épreuves du Prophète à La Mecque. Ce sont des circonstances transmises par la tradition, non des faits établis par le texte.
Un détail de composition frappe les lecteurs : la sourate est construite en cercle. Elle s'ouvre sur un rêve (onze étoiles, le soleil et la lune) et se referme sur son explication (« voilà l'interprétation de mon rêve de jadis », 12:100), puis sur une leçon générale : « Dans leurs récits il y a certes une leçon pour les gens doués d'intelligence » (12:111).
Tout commence par un songe : « Quand Joseph dit à son père : O mon père, j'ai vu [en songe], onze étoiles, et aussi le soleil et la lune ; je les ai vus prosternés devant moi » (12:4). Les commentateurs lisent les onze étoiles comme ses onze frères, le soleil et la lune comme ses parents, et c'est ainsi que la sourate elle-même explique l'épisode à la fin (12:100).
La réaction de Jacob est celle d'un père et d'un prophète. Il ne dévoile pas à son fils le sens du rêve, mais lui demande de se taire : « O mon fils, [dit-il,] ne raconte pas ta vision à tes frères car ils monteraient un complot contre toi » (12:5). Il lui annonce que Dieu le choisira, lui enseignera l'interprétation des rêves et parfera Son bienfait sur lui « tout comme Il l'a parfait auparavant sur tes deux ancêtres, Abraham et Isaac » (12:6). La prophétie de Joseph s'inscrit donc dans une lignée explicitement nommée.
Cet épisode a nourri toute une réflexion musulmane sur le songe véridique, qui est, dans la tradition, « une partie de la prophétie ». Oumma a publié sur ce sujet deux textes de fond : celui de Pierre Lory, « Les rêves dans la culture musulmane », qui s'appuie sur la sourate 12, et celui d'Abd El Hafîd Benchouk, « Le rêve en islam », qui prend le rêve de Joseph pour « le meilleur exemple » d'un songe qui se réalise.
Les frères, le puits et la tunique tachée
Les frères de Joseph le jugent préféré : « Joseph et son frère sont plus aimés de notre père que nous, alors que nous sommes un groupe bien fort » (12:8). Le « frère » est Benyamin, le seul autre fils de la même mère. Le Coran ne commente pas : il montre la jalousie à l'œuvre. Ils proposent de le tuer ou de l'éloigner (12:9) ; l'un d'eux propose une demi-mesure : « Ne tuez pas Joseph, mais jetez-le [...] au fond du puits afin que quelque caravane le recueille » (12:10).
Ils obtiennent de Jacob qu'il le laisse partir avec eux, alors qu'il craint le loup (12:13). Au moment même où ils le jettent dans le puits, Dieu lui parle : « Tu les informeras sûrement de cette affaire sans qu'ils s'en rendent compte » (12:15). Le soir, ils reviennent « en pleurant » avec une tunique tachée d'un faux sang et l'histoire du loup (12:16-18). Jacob, qui ne les croit pas, répond : « Vos âmes, plutôt, vous ont suggéré quelque chose… [Il ne me reste plus donc] qu'une belle patience ! » (12:18).
Cette « belle patience » (sabr jamîl) est devenue en islam l'expression d'une patience sans plainte aux hommes, qui s'adresse à Dieu seul. Elle revient plus tard dans la bouche du même père (12:83), et le Coran en fait une vertu cardinale (sabr).
Vendu en Égypte : l'asile et la tentation
Une caravane trouve Joseph : « Bonne nouvelle ! Voilà un garçon ! » (12:19). Ils le vendent « à vil prix : pour quelques dirhams comptés » (12:20). Il est acheté par un Égyptien que le texte désigne plus loin par son titre, al-'Azîz, qui dit à sa femme : « Accorde-lui une généreuse hospitalité. Il se peut qu'il nous soit utile ou que nous l'adoptions comme notre enfant » (12:21). Le Coran ajoute que Dieu l'a ainsi « raffermi » dans le pays, puis qu'à sa maturité il lui accorde « sagesse et savoir » (12:22).
La suite est l'épisode le plus commenté de la sourate. La femme de la maison cherche à le séduire : elle « ferma bien les portes » (12:23). La réponse de Joseph est une profession de foi : « Qu'Allah me protège ! C'est mon maître qui m'a accordé un bon asile. Vraiment les injustes ne réussissent pas » (12:23). Le verset suivant a divisé les commentateurs : « Et elle le désira. Et il l'aurait désirée n'eût été ce qu'il vit comme preuve évidente de son Seigneur » (12:24). Certains y voient une inclination qu'il a retenue grâce à cette « preuve » ; d'autres, une simple hypothèse que le texte nie aussitôt. Sur la nature de la « preuve », les commentateurs ont proposé plusieurs identifications sans consensus. La majorité des savants affirme que les prophètes sont préservés des fautes graves, et lit le verset dans ce sens, ce que le texte souligne : « Il était certes un de Nos serviteurs élus » (12:24).
Ils courent vers la porte, la tunique est déchirée par derrière (12:25). Un témoin de la famille tranche d'après la tunique : déchirée par devant, elle dirait la faute de Joseph ; par derrière, celle de la femme (12:26-27). Le mari conclut : « C'est bien de votre ruse de femmes ! » (12:28), demande à Joseph de passer l'incident sous silence et à sa femme de demander pardon (12:29).
Le Coran n'en reste pas là. Dans la ville, des femmes la blâment (12:30). Elle les invite, leur remet à chacune un couteau, puis fait paraître Joseph : « elles l'admirèrent, se coupèrent les mains » (12:31). Face à la menace de prison, Joseph prie : « O mon Seigneur, la prison m'est préférable à ce à quoi elles m'invitent » (12:33). Le texte précise que Dieu l'exauce (12:34). La tradition donne à la femme le nom de Zulaykhâ (la traduction du Coran de Hamidullah le reprend entre crochets), mais le Coran ne la nomme pas.
La prison et la prédication
Joseph est emprisonné, « pour un temps » (12:35). Deux jeunes serviteurs du roi entrent avec lui et lui racontent leur rêve : l'un presse du raisin, l'autre porte du pain que mangent les oiseaux (12:36). Avant de leur répondre, Joseph se présente et prêche : « j'ai abandonné la religion d'un peuple qui ne croit pas en Allah » (12:37), il a suivi celle de ses ancêtres, « Abraham, Isaac et Jacob » (12:38). Puis il pose la question qui fait le cœur de son message : « Qui est le meilleur : des Seigneurs éparpillés ou Allah, l'Unique, le Dominateur suprême ? » (12:39). La prison devient un lieu d'enseignement de l'unicité divine (tawhid).
Ensuite seulement vient l'interprétation : l'un servira du vin à son maître, l'autre « sera crucifié, et les oiseaux mangeront de sa tête » (12:41). Joseph demande à celui qui sera libéré de parler de lui à son maître, mais « le Diable fit qu'il oublia de rappeler (le cas de Joseph) à son maître » : Joseph reste en prison « quelques années » (12:42). Un hadith rapporté par Bukhârî et Muslim fait dire au Prophète, à propos de cette patience : « Si j'étais resté en prison aussi longtemps que Joseph, j'aurais répondu à l'envoyé », ce que la tradition lit comme un éloge de la persévérance de Joseph.
Le rêve du roi et la gestion de la famine
Le roi voit sept vaches grasses mangées par sept maigres, et sept épis verts et sept secs (12:43). Les notables disent n'y voir qu'« un amas de rêves » (12:44). Celui qui avait été libéré se souvient et fait envoyer Joseph. Le texte note ici une particularité que les lecteurs remarquent : le souverain de l'Égypte est appelé « le roi » dans toute la sourate, alors que celui de Moïse est « Pharaon ».
Joseph donne l'interprétation et un plan : sept années d'abondance, où l'on laisse le grain « en épi » sauf le nécessaire, puis sept années de disette, puis une année de pluie (12:47-49). Le roi veut le voir, mais Joseph, avant de sortir de prison, demande que l'on rouvre l'affaire des femmes : « Mon Seigneur connaît bien leur ruse » (12:50). La femme d'al-'Azîz reconnaît publiquement : « C'est moi qui ai voulu le séduire. Et c'est lui, vraiment, qui est du nombre des véridiques ! » (12:51). Le roi lui dit alors : « Tu es dès aujourd'hui près de nous, en une position d'autorité et de confiance » (12:54).
C'est Joseph qui fixe le poste qu'il veut : « Assigne-moi les dépôts du territoire : je suis bon gardien et connaisseur » (12:55). Cette phrase est l'une des plus citées de la sourate : elle montre un prophète qui demande une charge publique en s'appuyant sur deux qualités, l'honnêteté (hafîz) et la compétence ('alîm). Des commentateurs et des juristes y ont vu un cas d'école pour la gestion des biens publics. Le Coran résume : « Ainsi avons-nous affermi (l'autorité de) Joseph dans ce territoire » (12:56).
Les frères reviennent : Benyamin et la coupe
La famine pousse les fils de Jacob en Égypte. Joseph « les reconnut, mais eux ne le reconnurent pas » (12:58). Il leur donne leur ration et exige qu'ils lui amènent « un frère que vous avez de votre père », faute de quoi ils n'auront plus de provisions (12:59-60). Il fait remettre leurs marchandises dans leurs sacs (12:62). Jacob refuse d'abord de confier Benyamin : « Vais-je vous le confier comme, auparavant, je vous ai confié son frère ? Mais Allah est le meilleur gardien » (12:64). Il finit par accepter, après un engagement pris au nom de Dieu (12:66), et leur recommande d'entrer par des portes séparées, en précisant qu'il ne peut leur être « d'aucune utilité contre les desseins d'Allah » (12:67). Le verset suivant note que ce n'était qu'une précaution de père (12:68).
Quand Benyamin arrive chez Joseph, celui-ci se fait connaître de lui seul : « Je suis ton frère. Ne te chagrine donc pas pour ce qu'ils faisaient » (12:69). Il met la coupe du roi dans le sac de Benyamin, puis un crieur accuse la caravane de vol (12:70-72). Les frères acceptent la règle qu'ils croient connaître : celui dans le sac duquel on trouvera la coupe sera livré en esclave (12:75). Le texte précise que cet artifice a été « suggéré » à Joseph par Dieu, car il ne pouvait pas retenir son frère « selon la justice du roi » (12:76). L'aîné refuse de repartir : il rappelle à ses frères l'engagement pris envers leur père (12:80).
Les commentateurs se demandent comment un prophète peut tendre un piège à ses frères. Le texte répond que cet artifice a été « suggéré » par Dieu en vue des retrouvailles (12:76).
Jacob aveugle, la tunique, les retrouvailles et le pardon
Les frères reviennent seuls, sans Benyamin. Jacob dit encore : « Vos âmes plutôt vous ont inspiré [d'entreprendre] quelque chose !… Oh ! belle patience. Il se peut qu'Allah me les ramènera tous les deux » (12:83). Puis, détourné d'eux : « Que mon chagrin est grand pour Joseph ! Et ses yeux blanchirent d'affliction » (12:84). À ses fils qui lui reprochent de pleurer sans cesse, il répond : « Je ne me plains qu'à Allah de mon déchirement et de mon chagrin » (12:86). Puis il leur ordonne de repartir : « Ne désespérez pas de la miséricorde d'Allah » (12:87).
De retour devant Joseph, les frères demandent la charité (12:88). C'est le moment de la révélation : « Savez-vous ce que vous avez fait de Joseph et de son frère alors que vous étiez ignorants ? » (12:89). « Je suis Joseph, et voici mon frère. Certes, Allah nous a favorisés » (12:90). Les frères avouent leur faute : « nous avons été fautifs » (12:91). La réponse de Joseph a traversé les siècles : « Pas de récrimination contre vous aujourd'hui ! Qu'Allah vous pardonne. C'est Lui Le plus Miséricordieux des miséricordieux » (12:92).
Il envoie sa tunique pour qu'on l'applique sur le visage de son père, qui recouvrera la vue (12:93). Avant même que la caravane n'arrive, Jacob dit : « Je décèle, certes, l'odeur de Joseph » (12:94). La tunique posée sur son visage, il voit (12:96). Il promet à ses fils d'implorer pour eux le pardon de son Seigneur (12:98).
Arrivés en Égypte, Joseph élève ses parents sur le trône et « tous tombèrent devant lui, prosternés » (12:100). Il dit alors : « O mon père, voilà l'interprétation de mon rêve de jadis. Allah l'a bel et bien réalisé » (12:100). Les commentateurs expliquent que cette prosternation était, dans la loi de cette époque, un geste de salutation et d'honneur et non d'adoration ; l'islam, lui, réserve la prosternation à Dieu. Sur « la mère » du verset 99, les avis divergent : la Bible dit que Rachel était morte, et certains commentateurs pensent à une autre épouse de Jacob. Joseph achève par une prière : « Fais-moi mourir en parfaite soumission et fais-moi rejoindre les vertueux » (12:101).
Joseph dans la Bible et dans le Coran
Le récit de la Genèse et celui du Coran se recoupent sur l'essentiel : le rêve, la jalousie des frères, le puits, la vente à une caravane, l'achat en Égypte, la tentation, la prison, l'interprétation des rêves, l'élévation, la famine, la venue des frères et le pardon. Mais ils diffèrent dans leur accent. Dans la Bible, la vente se fait pour vingt pièces d'argent, le père est appelé Israël, et l'histoire fonde les origines d'Israël en Égypte. Dans le Coran, les dirhams sont « comptés » (12:20), le roi n'est pas appelé Pharaon, l'aîné qui refuse de rentrer n'est pas nommé, et le centre du récit est moins l'histoire d'un peuple que la progression spirituelle d'un homme éprouvé : la patience de Jacob, la fidélité de Joseph, le pardon.
Oumma a publié deux regards savants sur cette histoire. Youssef Seddik rapproche le rêve de Yûsuf de l'oracle d'Œdipe dans un texte qui questionne les rapports entre le Coran et la pensée grecque. Chems Eddine Chitour, de son côté, confronte le récit de Joseph à l'archéologie et à la chronologie dans un article sur le déluge, les plaies d'Égypte et Joseph, où il présente les difficultés historiques que soulève le récit biblique.
La tradition musulmane a aussi lié Joseph à d'autres figures. Le Prophète l'a nommé « mon frère » dans certains hadiths, et le même surnom de Siddîq a été donné à Abû Bakr, ce qui nourrit un rapprochement noté par Youssef Seddik.
Quelles leçons le Coran tire-t-il de l'histoire de Joseph ?
Le Coran fournit lui-même les leçons : « Dans leurs récits il y a certes une leçon pour les gens doués d'intelligence. Ce n'est point là un récit fabriqué » (12:111). On peut en retenir quatre, que les commentateurs ont développées.
La patience. Jacob et Joseph la pratiquent chacun à sa manière : le père, dans la perte, avec sa « belle patience » ; le fils, dans la prison, avec sa confiance. La patience n'est pas ici passivité : Jacob envoie ses fils chercher Joseph et leur dit de ne pas désespérer (12:87).
La chasteté et le recours à Dieu. Face à la tentation, Joseph cherche refuge (12:23), préfère la prison (12:33) et demande à Dieu d'écarter la ruse (12:34).
La compétence au service du bien commun. Prisonnier puis intendant, Joseph demande une charge parce qu'il se sait « bon gardien et connaisseur » (12:55). Il prépare une famine et sauve un pays. C'est un modèle de gestion prévoyante.
Le pardon. Face à ses frères, sans reproche : « Pas de récrimination contre vous aujourd'hui ! » (12:92). Il y voit l'œuvre de Dieu et non seulement celle de ses frères : le Diable avait « suscité la discorde » entre eux (12:100).
Voir aussi les pages sur les prophètes, sur Jacob et sur Moïse, dont l'histoire se passe aussi en Égypte.




