Qui est Élie (Ilyâs) en islam ?
Élie, en arabe Ilyâs (إلياس), est l'un des vingt-cinq prophètes nommés dans le Coran. Il est cité quatre fois, dans trois versets : une liste de prophètes dans la sourate des Troupeaux (6:85) et un petit récit dans la sourate des Rangées (37:123, 37:130). La tradition l'identifie à l'Élie de la Bible, le prophète du royaume du nord d'Israël, à l'époque où le culte de Baal s'était répandu.
Le Coran ne donne ni sa généalogie, ni sa ville, ni l'époque où il a vécu. Il ne rapporte aucun de ses miracles. Ce qu'il dit tient en quelques versets, mais ces versets sont denses : Élie est un messager, il appelle son peuple à Dieu seul, il est traité de menteur, et Dieu lui adresse une salutation qui reste attachée à son nom. Tout le reste appartient à la tradition des exégètes, qui l'ont complété à partir de leurs sources et, pour une part, des récits des Fils d'Israël.
Élie dans la sourate des Troupeaux : parmi les gens de bien
La première mention d'Élie est une énumération. Après avoir évoqué Abraham et sa descendance, Isaac, Jacob, Noé, David, Salomon, Job, Joseph, Moïse et Aaron (6:84), le Coran poursuit : « De même, Zacharie, Jean-Baptiste, Jésus et Elie, tous étant du nombre des gens de bien » (6:85).
Les commentateurs ont remarqué que ce deuxième groupe de la liste réunit des figures proches par leur détachement du monde : Zacharie, Jean-Baptiste, Jésus et Élie. Cette lecture est celle de plusieurs exégètes, non une précision du texte, mais elle éclaire le mot « gens de bien » (sâlihîn), qui désigne ceux dont la conduite est droite.
La liste se conclut sur un ordre adressé au Prophète : « Voilà ceux qu'Allah a guidés : suis donc leur direction » (6:90). Élie fait donc partie de la chaîne des guides dont la voie est proposée en exemple, même si son histoire n'est pas racontée ici.
Le récit de la sourate des Rangées
Le vrai récit se trouve dans la sourate 37, entre l'évocation de Moïse et d'Aaron (37:114 à 37:122) et celle de Loth (37:133). Il tient en dix versets.
Le Coran commence par une déclaration : « Elie était, certes, du nombre des Messagers » (37:123). Le mot est rasûl : Élie est envoyé, il a reçu une mission (voir nabi et rasûl). Il s'adresse à son peuple : « Ne craignez-vous pas Allah ? » (37:124), puis il leur reproche leur culte : « Invoquerez-vous Baal et délaisserez-vous le Meilleur des créateurs, Allah, votre Seigneur et le Seigneur de vos plus anciens ancêtres ? » (37:125 et 37:126).
L'argument est double. D'un côté, Dieu est le « Meilleur des créateurs » : rien de ce qui est adoré à côté de Lui n'a créé quoi que ce soit. De l'autre, Il est le Seigneur des ancêtres : Élie rappelle à son peuple que la fidélité aux pères est celle d'une religion de Dieu seul, non d'un culte importé.
La réponse est celle qu'ont reçue presque tous les messagers : « Ils le traitèrent de menteur » (37:127). Le texte annonce alors que ces gens « seront emmenés au châtiment », à l'exception des « serviteurs élus d'Allah » (37:127 et 37:128). Le Coran ne décrit pas ce châtiment. Il passe aussitôt à la récompense du messager : « Nous perpétuâmes son renom dans la postérité : Paix sur Elie et ses adeptes » (37:129 et 37:130). Le passage se ferme sur la formule qui conclut les récits de la sourate : « Ainsi récompensons-Nous les bienfaisants, car il était du nombre de Nos serviteurs croyants » (37:131 et 37:132).
Baal, Baalbek et l'Élie de la Bible
Qui était Baal ? Le mot signifie « maître » ou « seigneur » et désignait, dans tout le Proche-Orient ancien, des divinités locales de l'orage et de la fertilité. Tabarî, dans son commentaire, rapporte deux compréhensions du verset : pour les uns, Baal est le nom d'une idole ; pour d'autres, dont Ibn 'Abbâs selon ce qu'il rapporte, le mot signifiait simplement « seigneur » dans certains parlers arabes, et Élie reprochait à son peuple d'avoir donné ce titre à autre que Dieu. Les deux sens se rejoignent : adorer autre que Dieu.
La tradition situe Élie chez les Fils d'Israël et cite Baalbek, au Liban actuel, comme la ville du culte de Baal ; Ibn Kathîr reprend cette localisation. Elle correspond à la Bible, où Élie le Tishbite affronte le roi Achab, son épouse Jézabel et les prophètes de Baal (Premier livre des Rois, chapitres 17 à 19) : une sécheresse, un défi sur le mont Carmel, puis la fuite au Sinaï, où Dieu ne se manifeste ni dans le vent, ni dans le feu, mais dans « le bruit d'un souffle ténu ». Le Coran ne reprend aucun de ces épisodes et ne les contredit pas.
Il y a une différence de ton. Dans la Bible, Élie est un homme seul, abattu, qui demande à mourir. Dans le Coran, rien de cette détresse n'est rapporté : il est salué. Les savants musulmans rapportent volontiers les récits d'Israël sur lui, avec la réserve habituelle : ce qui n'est ni confirmé ni démenti par le Coran et la Sunna authentique reste une tradition, qu'on peut citer mais sur laquelle on ne bâtit pas de croyance.
Ilyâs ou Ilyâsîn ? Les lectures du verset 130
Au verset 130 de la sourate 37, le texte le plus répandu (lecture de Hafs, la plus courante) porte « Salâm 'alâ Ilyâsîn », et non « Ilyâs ». La traduction de Hamidullah rend « Paix sur Elie et ses adeptes ». Les linguistes et les exégètes proposent plusieurs explications.
Pour les uns, Ilyâsîn est une autre forme du nom d'Élie, comme Sînîn pour le mont Sinaï en 95:2. Pour d'autres, il s'agit d'un pluriel : Élie et les siens, ou Élie et ceux de sa lignée. Certains lecteurs du Coran, dont Nâfi', lisent en deux mots, « Âl Yâsîn » (la famille de Yâsîn), le nom du père d'Élie selon certains généalogistes. Le sens général demeure : la paix de Dieu sur Élie et sur ceux qui le suivent.
Un détail de lecture rapporte aussi qu'au verset 123, certains lisaient « Idrîs » au lieu d'« Ilyâs » (lecture attribuée à Ibn Mas'ûd), ce qui a conduit quelques auteurs à se demander si Idrîs et Élie étaient la même personne. La majorité des savants les distingue.
Élie dans la tradition musulmane
Élie occupe une place singulière dans la mémoire de l'islam. D'abord celle d'un compagnon de route : la tradition le présente comme le prédécesseur de son disciple Élisée, comme Moïse et Aaron forment un binôme. Ensuite, celle d'un prophète que certaines traditions disent élevé auprès de Dieu, avec Idrîs et Jésus. L'article de Cheikh Khaled Bentounès, La place de Jésus dans l'islam, évoque cette idée d'une « élévation » commune à plusieurs prophètes, qui est une présence autant qu'une absence ; c'est un point de la tradition spirituelle, sur lequel les avis divergent.
Une autre croyance, populaire dans les milieux soufis, associe Élie à al-Khidr, le compagnon mystérieux de Moïse dans la sourate de la Caverne. Eric Geoffroy note dans sa série sur le culte des saints au Proche-Orient qu'en Irak, Khidr est assimilé à Élie (le Ilyâs coranique), alors que les sunnites de Syrie y voient seulement l'interlocuteur de Moïse. Des récits disent qu'Élie et Khidr se retrouvent chaque année au moment du pèlerinage ; les savants du hadith jugent faibles ces récits, et ils ne font pas partie de ce que le Coran affirme.
Ce que le Coran lui-même demande est plus simple : se souvenir du salut que Dieu adresse à Élie, et retenir que le même message, adorer Dieu seul et abandonner les idoles, a été porté par tous les envoyés. Pour replacer Élie parmi eux, voir les prophètes en islam.
