Qui est Sâlih ?
Sâlih est le prophète des Thamûd. Son nom signifie en arabe « vertueux » ou « intègre ». Comme pour Hûd, le Coran l'appelle « leur frère » : il vient du même peuple que ceux auxquels il est envoyé. Son nom est cité en neuf versets, dans quatre sourates (7, 11, 26 et 27). La généalogie traditionnelle fait de lui un descendant de Sem, fils de Noé. Le Coran n'a pas d'équivalent biblique direct pour Sâlih et les Thamûd : leur histoire n'est connue que par le Coran et la mémoire arabe.
Le Coran cite plusieurs fois les Thamûd en série avec les peuples avertis avant eux : « le peuple de Noé, les 'Âd, les Thamûd » (22:42 ; 9:70 ; 14:9). Sâlih en est le troisième messager, après Noé et Hûd. Avec Hûd et Chou'ayb, il est rangé par la tradition parmi les prophètes arabes.
Les Thamûd : des tailleurs de montagnes
Les Thamûd viennent après les 'Âd, auxquels ils succèdent : « Rappelez-vous quand Il vous fit succéder aux 'Âd et vous installa sur la terre. Vous avez édifié des palais dans ses plaines, et taillé en maisons les montagnes » (7:74). Sâlih leur rappelle leur aisance : « Vous laissera-t-on en sécurité dans votre présente condition ? Au milieu de jardins, de sources, de cultures et de palmiers aux fruits digestes ? Creusez-vous habilement des maisons dans les montagnes ? » (26:146 à 26:149). Il les met en garde contre « l'ordre des outranciers, qui sèment le désordre sur la terre et n'améliorent rien » (26:151 et 26:152).
Le Coran les évoque aussi comme « les gens d'al-Hijr » qui « taillaient des maisons dans les montagnes, vivant en sécurité » (15:80 à 15:82), et comme ceux « qui taillaient le rocher dans la vallée » (89:9). Le texte ne dit pas que leur savoir-faire était coupable ; il dit que leur sécurité les a rendus aveugles aux signes.
Le message de Sâlih et l'opposition des notables
Sâlih tient le même discours que les prophètes qui l'ont précédé : « Ô mon peuple, adorez Allah. Pour vous, pas d'autre divinité que Lui » (7:73). Il ajoute : « De la terre Il vous a créés, et Il vous l'a fait peupler. Implorez donc Son pardon, puis repentez-vous à Lui. Mon Seigneur est bien proche et Il répond toujours aux appels » (11:61).
Les notables lui répondent par la déception : « Ô Sâlih, tu étais auparavant un espoir pour nous. Nous interdirais-tu d'adorer ce qu'adoraient nos ancêtres ? » (11:62). Sa réputation d'homme estimé ne tient plus dès qu'il appelle à l'unicité de Dieu. Le peuple se divise en deux camps (27:45), les orgueilleux contre les croyants opprimés. Les premiers demandent aux seconds : « Savez-vous si Sâlih est envoyé de la part de son Seigneur ? » Les opprimés répondent : « Oui, nous sommes croyants à son message » ; les orgueilleux répliquent : « Nous, nous ne croyons certainement pas en ce que vous avez cru » (7:75 et 7:76).
Ils le disent « ensorcelé », « un homme comme nous » (26:153 et 26:154), « un grand menteur plein de prétention et d'orgueil » (54:25), et lui disent que lui et ses compagnons sont des « porteurs de malheur ». Il répond : « Votre sort dépend d'Allah. Mais vous êtes plutôt des gens qu'on soumet à la tentation » (27:47).
La chamelle d'Allah
La preuve demandée est une chamelle : « Voici la chamelle d'Allah qu'Il vous a envoyée comme signe. Laissez-la donc paître sur la terre d'Allah, et ne lui faites aucun mal, sinon un châtiment proche vous saisira » (11:64 ; 7:73). Le Coran la qualifie d'« épreuve » (54:27) et de « miracle visible » (17:59). Il précise le partage de l'eau : « À elle de boire un jour convenu, et à vous de boire un jour » (26:155), et la sourate 54 répète : « L'eau sera en partage entre eux [et la chamelle] ; chacun boira à son tour » (54:28).
Deux points ressortent du texte lui-même : la chamelle est « d'Allah », donc sous Sa protection, et la terre aussi est « la terre d'Allah » ; l'eau se partage et ne s'accapare pas. La tradition ajoute que la chamelle serait sortie d'un rocher à la demande du peuple, détail qui n'est pas dans le Coran, et que son lait aurait suffi à tous le jour où elle buvait. Ces récits sont rapportés par les exégètes avec des variantes.
Les neuf et la mort de la chamelle
Le Coran cite, dans la ville, « un groupe de neuf individus qui semaient le désordre sur terre et ne faisaient rien de bon ». Ils complotent : « Jurons par Allah que nous l'attaquerons de nuit, lui et sa famille » ; puis ils nieront être présents si l'on réclame vengeance (27:48 et 27:49). Le texte ajoute : « Ils ourdirent une ruse et Nous ourdîmes une ruse sans qu'ils s'en rendent compte » (27:50).
Le peuple tue la chamelle : « Ils tuèrent la chamelle, désobéirent au commandement de leur Seigneur et dirent : Ô Sâlih, fais-nous venir ce dont tu nous menaces, si tu es du nombre des Envoyés » (7:77). Un homme, « le plus misérable d'entre eux », se lève pour accomplir l'acte (91:12 ; 54:29) ; le Coran dit que le peuple en porte la faute ensemble : « ils la tuèrent » (91:14). La tradition le nomme Qudâr ibn Sâlif et rapporte, d'après un hadith de Bukhârî, que le Prophète le décrivit comme un homme puissant et respecté dans son clan. Sâlih annonce : « Jouissez dans vos demeures pendant trois jours encore ! Voilà une promesse qui ne sera pas démentie » (11:65).
Le Cri
Le châtiment arrive sous la forme d'un « Cri » (11:67 ; 15:83 ; 54:31), d'une secousse (7:78) ou d'une foudre (41:17 ; 51:44) : le Coran emploie plusieurs mots pour dire un même cataclysme. Les Thamûd sont « foudroyés dans leurs demeures, comme s'ils n'y avaient jamais prospéré » (11:67 et 11:68), « réduits à l'état de paille d'étable » (54:31). Ni leurs richesses ni leurs maisons taillées dans la montagne ne leur ont servi (15:84).
Sâlih et les croyants sont sauvés « par une miséricorde venant de Nous » (11:66 ; 41:18). Avant de se détourner, Sâlih dit à son peuple : « Je vous avais communiqué le message de mon Seigneur et vous avais conseillé sincèrement. Mais vous n'aimez pas les conseillers sincères ! » (7:79). La phrase est devenue proverbiale pour dire la solitude du conseiller sincère face à ceux qui ne veulent pas l'entendre. Le Coran conclut : « Voilà donc leurs maisons désertes à cause de leurs méfaits. C'est bien là un avertissement pour des gens qui savent » (27:52).
Al-Hijr et Madâ'in Sâlih
La tradition situe les Thamûd à Al-Hijr, dans le nord-ouest de l'Arabie, sur le site aujourd'hui nommé Madâ'in Sâlih (« les cités de Sâlih »). Ce site, inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2008, est connu pour ses tombeaux monumentaux taillés dans le grès, dont les inscriptions et l'architecture datent des Nabatéens, autour du début de l'ère chrétienne. Ces tombeaux ne sont donc pas les maisons des Thamûd, qui restent connus par le texte du Coran et les récits traditionnels ; l'archéologie ne les a pas retrouvés comme tels.
La tradition a fait de ces lieux un lieu de crainte révérencielle. Selon Bukhârî et Muslim, lors de l'expédition de Tabûk, le Prophète passa par Al-Hijr. Il demanda à ses compagnons de ne pas boire de l'eau des lieux, de ne pas s'en servir pour les ablutions, et de n'entrer chez ceux qui s'étaient fait du tort à eux-mêmes qu'en pleurant, « de peur que ne vous atteigne ce qui les a atteints ». Il se couvrit la tête et pressa sa monture. Les savants y lisent une invitation à la crainte et à la mesure, non une malédiction attachée à la région.
Dans la piété populaire, d'autres lieux honorent Sâlih. Éric Geoffroy note dans Le culte des saints au Proche-Orient que le prophète Sâlih est vénéré à Ramla, en Palestine, sous la Mosquée Blanche, où une fête annuelle (mawsim) lui est consacrée avec un étendard porté à cheval jusqu'à son tombeau. Les traditions varient aussi sur sa fin : certains récits disent qu'il se retira avec les croyants à La Mecque, ce que le Coran ne dit pas.
La leçon des Thamûd
Le récit de Sâlih rejoint celui de Hûd, avec une nuance : les 'Âd s'effondrent par un vent, les Thamûd par un cri, après un signe explicite que leur propre peuple devait respecter. Le Coran y voit trois fautes qui s'enchaînent : la sécurité devenue arrogance, la division du peuple en notables et opprimés, et la mise à mort du signe de Dieu. Le texte ajoute que même la ruse des neuf ne les sauve pas.
Il reste aussi le geste de Sâlih, qui avertit sans haine et se retire sans maudire personne. À la suite de ces récits viennent Loth, Chou'ayb et Moïse, dans la longue série des prophètes que le Coran présente à Muhammad pour le fortifier dans l'épreuve.
Oumma n'a pas, à ce jour, publié d'article de fond consacré à Sâlih ni aux Thamûd. La page Les prophètes donne la vue d'ensemble.

