Qui est Aaron (Hârûn) en islam ?
Aaron, Hârûn en arabe (هارون), est un nabî et un messager, frère de Moïse. Le Coran le nomme vingt fois, dans treize sourates, et presque toujours à côté de Moïse : une seule fois il apparaît sans lui, dans l'appel adressé à Marie (19:28, voir plus bas). Il figure dans la liste des prophètes à qui Dieu a fait des révélations : « Nous avons fait révélation à Abraham, à Ismaël, à Isaac, à Jacob, aux Tribus, à Jésus, à Job, à Jonas, à Aaron et à Salomon » (4:163). Il fait aussi partie de la descendance guidée d'Abraham (6:84).
Le Coran dit que sa mission est un don de Dieu : « Par Notre miséricorde, Nous lui donnâmes Aaron son frère comme prophète » (19:53). Il ne donne ni sa naissance, ni ses parents, ni son âge. La tradition, qui reprend ici la Bible, en fait l'aîné de Moïse de quelques années. Dans leurs échanges, c'est avec tendresse qu'Aaron appelle Moïse « fils de ma mère » (7:150), une formule d'affection que l'on retrouve plus bas.
Son nom est resté très courant : le calife abbasside Hârûn al-Rashîd (786 à 809) le portait, et il est donné aujourd'hui dans tout le monde musulman, sous les formes Haroun, Harun ou Haroon. Dans la Bible, c'est Aaron, premier grand prêtre d'Israël.
Le frère demandé : la prière de Moïse
Au Sinaï, quand Dieu l'envoie vers Pharaon, Moïse sait ce qui l'attend et demande de l'aide. Il prie : « Seigneur, ouvre-moi ma poitrine » (20:25), « et facilite ma mission » (20:26), « et dénoue un nœud en ma langue » (20:27), « afin qu’ils comprennent mes paroles » (20:28). Puis : « assigne-moi un assistant de ma famille » (20:29). Il nomme Aaron : « accrois par lui ma force ! » (20:31) et « associe-le à ma mission » (20:32). Le mot arabe de l'« assistant » est wazîr, dont vient notre « vizir » : Aaron est, au sens premier, le conseiller et le soutien de son frère.
Moïse explique son choix : « Aaron, mon frère, est plus éloquent que moi. Envoie-le donc avec moi comme auxiliaire, pour déclarer ma véracité » (28:34), parce qu'il craint qu'on ne le traite de menteur. Dans la sourate des Poètes il dit de même : « Mande donc Aaron » (26:13). Dieu répond sans délai : « Ta demande est exaucée, ô Moïse » (20:36), et promet : « Nous allons, par ton frère, fortifier ton bras » (28:35).
Le Coran montre ainsi que Moïse, le prophète qui a entendu la parole de Dieu, ne se croit pas suffisant et accepte de partager sa mission. Aaron est le premier cas, dans l'histoire des messagers, d'un prophète choisi pour appuyer un autre : « Nous avons apporté à Moïse le Livre et lui avons assigné son frère Aaron comme assistant » (25:35).
Auprès de Pharaon : deux messagers, une parole douce
Les deux frères reçoivent ensemble l'ordre de partir : « Pars, toi et ton frère, avec Mes prodiges » (20:42). « Allez vers Pharaon : il s’est vraiment rebellé » (20:43). « Puis, parlez-lui gentiment. Peut-être se rappellera-t-il ou [Me] craindra-t-il ? » (20:44). La consigne est d'une grande douceur envers un tyran. Quand ils disent leur crainte, Dieu les rassure : « Ne craignez rien. Je suis avec vous : J’entends et Je vois » (20:46).
Ils lui parlent d'une seule voix : « Nous sommes tous deux, les messagers de ton Seigneur. Envoie donc les Enfants d’Israël en notre compagnie et ne les châtie plus » (20:47). La réponse de l'entourage de Pharaon reflète le mépris : « Croirons-nous en deux hommes comme nous dont les congénères sont nos esclaves » (23:47). Le verset 10:75 précise qu'ils étaient « munis de Nos preuves », et que Pharaon et ses notables « s'enflèrent d'orgueil ».
Les magiciens de Pharaon, vaincus par les signes de Moïse, se prosternent : « Nous avons foi en le Seigneur d’Aaron et de Moïse » (20:70). Le Coran associe constamment les deux noms, comme pour dire que la mission est conjointe : « Nous avons déjà apporté à Moïse et Aaron le Livre du discernement » (21:48), et plus loin, après la délivrance : « Et Nous accordâmes certes à Moïse et Aaron des faveurs » (37:114). La sourate des Rangées garde de lui la même formule : « Paix sur Moïse et Aaron » (37:120).
Aaron et le veau d'or : ce que dit le Coran
Avant de monter au rendez-vous de quarante nuits, Moïse confie son peuple à son frère : « Remplace-moi auprès de mon peuple, et agis en bien, et ne suis pas le sentier des corrupteurs » (7:142). En son absence, les Israélites fabriquent un veau avec leurs parures : « un corps qui semblait mugir » (7:148). Le Coran désigne un responsable : « le Sâmirî les a égarés » (20:85). Ce personnage jette l'or dans le feu et en tire un veau : « Voilà ce que mon âme m’a suggéré » (20:96).
Aaron, lui, n'a pas cédé. Le texte est net : « Certes, Aaron leur avait bien dit auparavant : "Ô mon peuple, vous êtes tombés dans la tentation (à cause du veau). Or, c’est le Tout Miséricordieux qui est vraiment votre Seigneur. Suivez-moi donc et obéissez à mon commandement" » (20:90). Les Israélites lui répondent : « Nous continuerons à y être attachés, jusqu’à ce que Moïse retourne vers nous » (20:91).
À son retour, Moïse est « fâché, attristé » et « prit la tête de son frère, en la tirant à lui » (7:150). Aaron répond : « Ô fils de ma mère » (7:150), « le peuple m’a traité en faible, et peu s’en est fallu qu’ils ne me tuent. Ne fais donc pas que les ennemis se réjouissent à mes dépens » (7:150). Dans la sourate Tâ-Hâ, il ajoute : « Ô fils de ma mère, ne me prends ni par la barbe ni par la tête. Je craignais que tu ne dises : "Tu as divisé les enfants d’Israël et tu n’as pas observé mes ordres" » (20:94). Il a donc voulu préserver l'unité du peuple et éviter un affrontement violent en l'absence de son frère.
Moïse comprend. Il prie : « Ô mon Seigneur, pardonne à moi et à mon frère et fais-nous entrer en Ta miséricorde, car Tu es Le plus Miséricordieux des miséricordieux » (7:151). Le veau est brûlé et dispersé dans la mer (20:97), et le texte rappelle l'essentiel : « votre seul Dieu est Allah » (20:98). Pour la suite de l'histoire de Moïse, voir sa page : Moïse.
Aaron dans la Bible et dans le Coran
La Bible lui donne un rôle beaucoup plus large. Aaron, de la tribu de Lévi, est le porte-parole de Moïse (Exode 4), le premier grand prêtre d'Israël, consacré avec ses fils (Lévitique 8), et sa verge fleurit comme signe de son choix (Nombres 17). Mais le chapitre 32 de l'Exode lui attribue la fabrication du veau d'or, à la demande du peuple, et c'est là que les deux récits divergent.
Le Coran rend à Aaron son innocence : il est prophète, il a averti, et l'idole vient du Sâmirî. Les musulmans y voient une rectification : un prophète ne peut fabriquer une idole. Un article d'Oumma, une critique de l'islamologie moderne (partie 3), compare le récit biblique du veau d'or et le récit coranique, et montre comment le Coran présente Moïse et Aaron autrement que la Bible. Le Coran ne parle pas d'une prêtrise héréditaire de la lignée d'Aaron, notion propre à la Bible ; il n'en dit ni oui ni non. Il cite seulement les reliques laissées par « la famille de Moïse et la famille d’Aaron » (2:248).
La Bible fait mourir Aaron sur le mont Hor (Nombres 20). Les exégètes musulmans rapportent des récits sur sa mort dans le désert, avant celle de Moïse, qui ne reposent pas sur le Coran et que l'on présente comme des traditions.
« Sœur de Hârûn » : Marie et Aaron
Dans la sourate Marie, quand elle revient chez les siens avec son enfant, les gens lui disent : « Sœur de Hârûn, ton père n’était pas un homme de mal et ta mère n’était pas une prostituée » (19:28). Comment Marie, mère de Jésus, peut-elle être « sœur d'Aaron » alors que des siècles les séparent ? Des polémistes y ont vu une confusion historique. Les musulmans répondent par un hadith rapporté par Muslim : des chrétiens de Najran avaient posé la question, et le Prophète répondit que les gens de ce temps donnaient à leurs enfants les noms des prophètes et des hommes pieux qui les avaient précédés. Les commentateurs avancent d'autres explications : un homme pieux nommé Hârûn qui vivait de son temps, ou une filiation spirituelle, le mot « sœur » pouvant signifier « descendante » ou « semblable » en arabe.
L'article d'Oumma Jésus et l'islam : le fils de Marie développe cette lecture : le Coran relie ainsi Marie à la lignée des prophètes d'Israël et à la famille de 'Imrân, dont il fait la maison choisie (3:33). Pour la famille de Marie, voir la page de Jésus et celle de Zacharie.
Ce que la tradition retient d'Aaron
Plusieurs traits viennent de la tradition et non du Coran. Il y a d'abord le « coffre » de la sourate de la Vache. Le prophète qui annonce Tâlût (Saül) à son peuple dit que le signe de sa royauté sera le retour du coffre, « objet de quiétude inspiré par votre Seigneur, et contenant les reliques de ce que laissèrent la famille de Moïse et la famille d’Aaron » (2:248). Les commentateurs y voient des objets des deux frères (le bâton, des fragments des Tables, un turban, selon les récits) ; le Coran ne les énumère pas.
Dans le récit du voyage nocturne, le Prophète raconte avoir rencontré Aaron au cinquième ciel, qui l'a accueilli en frère et en prophète (hadith rapporté par al-Bukhârî et Muslim) : voir l'Isrâ' et le Mi'râj.
Un autre hadith, rapporté par al-Bukhârî et Muslim, est célèbre. Lors de l'expédition de Tabûk, le Prophète laissa 'Alî à Médine pour veiller sur sa famille ; devant sa tristesse, il lui dit : « Ne veux-tu pas être pour moi ce que Hârûn était pour Moïse, si ce n'est qu'il n'y aura pas de prophète après moi ? » Les sunnites y lisent surtout une marque de confiance et une régence temporaire à Médine, qui précise qu'il n'y a plus de prophète après Muhammad. Les chiites y voient un argument en faveur de la désignation de 'Alî comme successeur. Voir le sunnisme et le chiisme.
Cette comparaison montre la place d'Aaron dans la mémoire musulmane : celle du frère loyal, du conseiller qui prend en charge un peuple pendant l'absence de son guide. Aaron y est pris comme modèle de douceur, de patience devant la contrainte et de souci de l'unité. Pour le situer parmi les envoyés, voir les prophètes en islam.


