Qui est Ismaël en islam ?
Ismaël, en arabe Ismâ'îl, est le fils aîné d'Abraham et de Hâjar (Agar dans la Bible). Pour les musulmans, il est prophète et messager, le demi-frère de Isaac, fils de Sarah et père de Jacob. Son nom, qui signifie en hébreu « Dieu entend » (Yishmaël), est donné à l'enfant dans le récit biblique de la Genèse ; le Coran ne commente pas ce sens.
Le Coran ne raconte pas sa vie de façon suivie. Il le nomme 12 fois, surtout dans des listes de prophètes (4:163, 6:86, 3:84, 21:85) et dans quelques versets personnels. Ce qu'on sait de son enfance, de sa famille et de sa descendance vient en grande partie de hadiths et des commentateurs, ce que cette page signale chaque fois. La page Abraham donne le cadre plus large, et les prophètes la vue d'ensemble.
Ce que le Coran dit d'Ismaël : fidélité, prière, endurance
Un seul passage fait son portrait : « Et mentionne Ismaël, dans le Livre. Il était fidèle à ses promesses ; et c'était un Messager et un prophète. Et il commandait à sa famille la prière et la Zakât ; et il était agréé auprès de son Seigneur » (19:54-19:55). Les deux titres, messager (rasûl) et prophète (nabî), sont rares pour un personnage si peu raconté : les commentateurs en tirent qu'Ismaël a reçu une mission auprès de gens de sa région.
Les autres versets complètent ce portrait par des éloges. Ismaël est « endurant », avec Idrîs et Dhû l-Kifl, et fait partie de ceux que « Nous fîmes entrer en Notre miséricorde » (21:85-21:86). Il est « parmi les meilleurs » (38:48), « favorisé par-dessus le reste du monde » avec Élisée, Jonas et Loth (6:86). La révélation qu'il a reçue est mise sur le même plan que celle des autres prophètes (4:163), et les croyants disent : « Nous croyons en Allah et en ce qu'on nous a révélé, et en ce qu'on a fait descendre vers Abraham et Ismaël et Isaac et Jacob et les Tribus » (2:136).
Un détail de vocabulaire éclaire un autre passage. Sur son lit de mort, Jacob demande à ses fils : « Qu'adorerez-vous après moi ? » Ils répondent : « Nous adorerons ta divinité et la divinité de tes pères, Abraham, Ismaël et Isaac » (2:133). Ismaël est l'oncle de Jacob, non son père : les commentateurs (al-Tabarî, Ibn Kathîr) rappellent que le mot arabe « père » (ab) couvre aussi l'oncle, ce qui est une des raisons de la discussion sur le « père » d'Abraham, Âzar.
Hâjar, Ismaël et la source de Zamzam
Le Coran dit seulement la prière d'Abraham : « O notre Seigneur, j'ai établi une partie de ma descendance dans une vallée sans agriculture, près de Ta Maison sacrée, afin qu'ils accomplissent la Salât. Fais donc que se penchent vers eux les cœurs d'une partie des gens. Et nourris-les de fruits. Peut-être seront-ils reconnaissants ? » (14:37). Plus loin, Abraham remercie : « Louange à Allah, qui en dépit de ma vieillesse, m'a donné Ismaël et Isaac. Certes, mon Seigneur entend bien les prières » (14:39).
Le récit détaillé vient d'un long hadith rapporté par al-Bukhârî d'après Ibn 'Abbâs. Abraham amène Hâjar et son nourrisson Ismaël dans la vallée où se trouvera La Mecque, les laisse près d'un arbre avec des dattes et une outre d'eau, et s'éloigne. Hâjar demande : « Est-ce Dieu qui t'a commandé cela ? » Il répond oui, et elle dit : « Alors Il ne nous abandonnera pas. » Quand l'eau manque, elle monte sur Safa puis sur Marwa, court sept fois de l'une à l'autre en cherchant du secours, et à son retour une source jaillit près de l'enfant : Zamzam. Des gens de la tribu des Jurhum, attirés par les oiseaux, s'établissent près du puits avec sa permission.
Les rites du Hajj gardent la mémoire de cette scène : la course entre Safa et Marwa (sa'y) et l'eau de Zamzam. Cheikh Khaled Bentounès raconte l'épisode et y lit le symbole de l'âme assoiffée de vérité, dans Histoire des prophètes : Abraham. Eric Geoffroy replace le pèlerinage dans le cadre de trois étapes liées à Adam, Abraham et Muhammad dans Le pèlerinage.
Ismaël et Abraham, bâtisseurs de la Kaaba
C'est le rôle le plus connu d'Ismaël dans le Coran. « Et quand Abraham et Ismaël élevaient les assises de la Maison : O notre Seigneur, accepte ceci de notre part ! Car c'est Toi l'Audient, l'Omniscient » (2:127). Les deux reçoivent un ordre commun : « Purifiez Ma Maison pour ceux qui tournent autour, y font retraite pieuse, s'y inclinent et s'y prosternent » (2:125). Leur prière se poursuit : « Notre Seigneur ! Fais de nous Tes Soumis, et de notre descendance une communauté soumise à Toi. Et montre nous nos rites et accepte de nous le repentir » (2:128), puis « Envoie l'un des leurs comme messager parmi eux » (2:129), que la tradition rattache au Prophète Muhammad.
Un récit rapporté par al-Bukhârî dit qu'Abraham bâtissait pendant qu'Ismaël lui passait les pierres, et que le « lieu où Abraham se tint debout » (maqâm Ibrâhîm) est la pierre sur laquelle il monta quand le mur devint trop haut (2:125). Une portion de l'enceinte porte aujourd'hui le nom d'Ismaël : le Hijr (ou Hatîm), demi-cercle contre la face nord-ouest de la Kaaba. Selon un hadith de 'Â'isha, le Prophète lui a dit qu'une partie de ce Hijr appartenait à la Maison. Ce qui s'y trouve exactement, notamment les tombes de Hâjar et d'Ismaël que certains récits y placent, ne repose sur aucun texte solide : à tenir pour de la tradition locale.
Jean Abd-al-Wadoud Gouraud résume cette longue histoire dans Introduction au cinquième pilier : le pèlerinage à La Mecque, qui remonte « à Adam et Ève, à Abraham, à Agar et Ismaël, à Muhammad et ses compagnons ».
Le sacrifice : Ismaël est-il le fils d'Abraham ?
Le récit de la sourate 37 ne donne pas le nom du fils : « Nous lui fîmes donc la bonne annonce d'un garçon longanime » (37:101). L'enfant répond : « O mon cher père, fais ce qui t'est commandé : tu me trouveras, s'il plaît à Allah, du nombre des endurants » (37:102). Quand les deux se sont soumis, Allah rachète l'enfant « d'une immolation généreuse » (37:107). La traduction de Hamidullah, reprise sur ce site, ajoute entre parenthèses « (Ismaël) » à ces versets : c'est un choix du traducteur, le texte arabe ne nomme pas le fils. L'annonce d'Isaac ne vient qu'après (37:112).
Les savants se partagent depuis les premiers siècles. Pour Ismaël : Ibn Kathîr, qui expose longuement les arguments (Ismaël est l'aîné, Isaac est annoncé après le récit, la Genèse parle du « fils unique »), de nombreux Successeurs, et beaucoup de commentateurs postérieurs. Pour Isaac : al-Tabarî, et des rapports attribués à des Compagnons ; al-Qurtubî rapporte les deux avis. Un récit disant que le Prophète a souri en s'entendant appeler « fils de deux sacrifiés » (Ismaël et 'Abd Allâh, son propre père) est cité par des partisans de l'avis Ismaël, mais sa chaîne de transmission est discutée.
Ahmadou M. Kanté avance une déduction fondée sur le texte, détaillée dans Le sacrifice d'Abraham dans la Bible et le Coran (2/2) : le garçon du sacrifice est qualifié de « longanime » (ḥalîm), alors qu'Isaac est qualifié de « plein de savoir » ('alîm, 15:53), et son annonce est donnée à part ; le premier ne peut donc être le second. Sa première partie compare avec la Genèse. Azzedine Gaci, dans L'Aïd-Al-Adha, « La fête du Sacrifice », présente l'Aïd comme la commémoration du sacrifice de son fils unique Ismaël, né de Hâjar. Voir aussi la page Abraham et l'Aïd al-Adha.
Ismaël, ancêtre des Arabes et lien avec le Prophète
Le Coran ne parle pas de la descendance d'Ismaël ; la tradition la décrit. Selon les récits d'Ibn 'Abbâs rapportés par al-Bukhârî, Ismaël grandit parmi les Jurhum, dont il apprit l'arabe, tira à l'arc et épousa une femme. Abraham venait lui rendre visite : une première fois, sa femme se plaignit de la vie qu'ils menaient et Abraham lui fit dire de « changer le seuil de sa porte » ; Ismaël comprit et la répudia. Il épousa ensuite une autre femme, qui loua Dieu, et Abraham lui fit dire de « garder le seuil ». Une troisième fois, il le trouva taillant des flèches sous un arbre près de Zamzam, et c'est alors qu'ils bâtirent la Maison. Ce récit relève de la tradition prophétique et non du Coran.
Les généalogistes arabes font d'Ismaël l'ancêtre des Arabes « arabisés » (al-'arab al-musta'riba), c'est-à-dire devenus arabes en s'installant parmi les Jurhum. La Genèse mentionne douze princes issus de lui (parmi eux Qédar, dont on rapproche les tribus du nord de l'Arabie). La lignée du Prophète est rattachée à Ismaël par 'Adnân : les savants s'accordent jusqu'à 'Adnân, mais la liste des générations entre 'Adnân et Ismaël est discutée. Un hadith rapporté par Muslim dit : « Dieu a choisi Kinâna parmi les fils d'Ismaël, Quraysh parmi Kinâna, les Banû Hâchim parmi Quraysh, et m'a choisi parmi les Banû Hâchim. » Le Prophète a aussi dit, rapporte al-Bukhârî, à des Banû Aslam qui s'exerçaient au tir : « Tirez, fils d'Ismaël, car votre père était un archer. »
Ce lien explique la place d'Ismaël dans la piété : la prière d'Abraham et d'Ismaël demandant un messager venu des leurs (2:129) est lue comme annonçant Muhammad. Samir Arbache questionne la liaison entre Ismaël et Israël, deux branches issues d'Abraham, dans Histoire des religions abrahamiques.
Ismaël dans la Bible et ce que retiennent les croyants
La Genèse raconte aussi Hagar (Agar), servante égyptienne de Sarah, et son fils. Elle fuit une première fois (Genèse 16), puis est renvoyée avec l'enfant dans le désert de Parân (Genèse 21), où Dieu lui fait voir un puits. Les points de contact avec le récit musulman sont nets (le désert, l'eau découverte, la promesse d'une grande descendance pour Ismaël, Genèse 17:20), mais la Bible ne dit pas qu'Ismaël ait bâti une Maison et le montre éloigné pendant l'épreuve du sacrifice. Le Coran en fait un prophète et un bâtisseur. Mustapha Cherif rappelle, dans Abraham/Ibrahim, réapprendre à vivre ensemble, la promesse faite à Ismaël dans la Genèse en même temps que celle faite à Isaac.
Les commentateurs et les auteurs retiennent plusieurs leçons : la fidélité à la parole donnée (19:54), l'endurance devant l'épreuve (21:85), l'obéissance consentie du fils (37:102), la confiance de la mère en Dieu, qui a donné la course de Safa à Marwa. Pour Eric Geoffroy, l'épreuve (balâ') est une pédagogie spirituelle adressée à tous les croyants (Aïd El Adha : le sacrifice d'Abraham). Pour poursuivre, voir Isaac et l'Aïd al-Adha.











