Qui est Chouaïb (Shuayb) en islam ?
Chouaïb, Shu'ayb en arabe (شعيب), est un nabî et un rasûl envoyé au peuple de Madyan. Le Coran le présente comme l'un d'eux : « aux Madyan, leur frère Chu’aïb » (7:85). C'est le même procédé que pour Houd chez les 'Âd et pour Sâlih chez les Thamûd : l'envoyé vient du peuple qu'il avertit, parle sa langue et connaît ses habitudes.
Son nom revient onze fois, dans quatre sourates : 7, 11, 26 et 29. Le récit est toujours bâti de la même façon : un appel à adorer Dieu seul et à ne pas tricher, le refus des notables, puis la destruction de ceux qui ont démenti le messager. Le Coran ne donne ni sa généalogie ni son âge. La tradition le rattache aux descendants de Madyan, fils d'Abraham dans la Bible (Genèse 25:2), ou à d'autres lignées, et les sources divergent. Des traditions, dont la solidité est discutée, le rangent avec Houd, Sâlih et Muhammad parmi les prophètes arabes.
Beaucoup d'auteurs musulmans l'identifient à Jéthro (Yitro), le prêtre de Madyan que la Bible donne pour beau-père à Moïse. Le Coran ne fait pas ce rapprochement, qui est une tradition d'exégètes (voir plus bas). Chouaïb reste avant tout, dans le texte, l'homme de la « pleine mesure ».
Madyan : un peuple de commerçants
Madyan désigne à la fois un peuple et son pays. La tradition le situe au nord-ouest de la péninsule arabique, de l'autre côté du golfe d'Aqaba par rapport au Sinaï, sur les routes de caravanes qui reliaient l'Arabie du Sud à la Palestine, à la Syrie et à l'Égypte. Le Coran ne décrit pas la région, mais son récit laisse deviner une société marchande : il y est question de poids, de mesures, de chemins que l'on surveille et de richesse. Chouaïb le dit lui-même : « Je vous vois dans l'aisance » (11:84).
Il leur rappelle aussi leur histoire : « Rappelez-vous quand vous étiez peu nombreux et qu’Il vous a multipliés en grand nombre » (7:86). La prospérité de Madyan est donc présentée comme un bienfait de Dieu, dont on peut abuser. Le Coran range les Madyan parmi les peuples dont le sort devrait instruire les croyants : « le peuple de Noé, des ‘Aad, des Tamûd, d’Abraham, des gens de Madyan, et des Villes renversées » (9:70). La sourate du Pèlerinage les cite aussi parmi ceux qui ont traité leurs messagers de menteurs (22:44).
Le nom de Madyan revient dans l'histoire de Moïse : c'est vers cette contrée qu'il s'enfuit d'Égypte (28:22). La Bible connaît les Madianites, voisins et parfois rivaux d'Israël. Plusieurs sites du nord-ouest de l'Arabie saoudite, dans la région de Tabuk, sont associés par la tradition à l'ancien Madyan, sans qu'on puisse en dire davantage avec certitude.
Son message : un seul Dieu et une balance juste
Chouaïb commence comme tous les messagers : « adorez Allah. Pour vous, pas d’autre divinité que Lui » (7:85). Il ajoute aussitôt une exigence très concrète : « Donnez donc la pleine mesure et le poids et ne donnez pas aux gens moins que ce qui leur est dû » (7:85). Le Coran lui prête une « preuve » venue de Dieu, sans dire en quoi elle consiste : on ne lui connaît pas de miracle raconté.
Dans la sourate Hûd, il insiste : « faites équitablement pleine mesure et plein poids, ne dépréciez pas aux gens leurs valeurs et ne semez pas la corruption sur terre » (11:85). Il ajoute que « ce qui demeure auprès d’Allah est meilleur pour vous » (11:86) : le gain honnête que Dieu laisse vaut mieux que le profit arraché par la fraude. Dans la sourate des Poètes, ses mots rejoignent ceux des autres messagers : « je ne vous demande pas de salaire pour cela » (26:180), et il demande de peser « avec une balance exacte » (26:182). Dans la sourate de l'Araignée, il lie la justice à la foi au Jour dernier : « attendez-vous au Jour dernier, et ne semez pas la corruption sur terre » (29:36).
Cette exigence traverse tout le Coran. La sourate des Fraudeurs s'ouvre par « Malheur aux fraudeurs » (83:1) et rappelle qu'ils seront ressuscités. Ailleurs : « Et donnez la pleine mesure quand vous mesurez, et pesez avec une balance exacte » (17:35), et Dieu « a établi la balance » (55:7), « afin que vous ne transgressiez pas dans la pesée » (55:8). Un hadith rapporté par Muslim dit : « Celui qui nous trompe n'est pas des nôtres ». Les juristes en tirent l'interdiction de la tromperie dans les ventes, que la charia range parmi les règles du fiqh des transactions.
Le message de Chouaïb a donc deux volets liés : le tawhîd (adorer Dieu seul) et l'équité entre les gens. Pour lui, une foi qui n'a aucun effet sur la manière de peser, de vendre et de payer reste incomplète.
Le refus des notables : raillerie, menaces et clan
Les notables répondent par l'ironie : « Ô Chuayb ! Est-ce que ta prière te demande de nous faire abandonner ce qu’adoraient nos ancêtres, ou de ne plus faire de nos biens ce que nous voulons ? » (11:87). Leur objection est double : la religion des pères, et la liberté de disposer de leurs biens à leur guise. Ils ajoutent : « nous ne comprenons pas grand chose à ce que tu dis ; et vraiment nous te considérons comme un faible parmi nous. Si ce n’est ton clan, nous t’aurions certainement lapidé » (11:91). Ce n'est donc pas la foi qui protège Chouaïb à leurs yeux, mais sa famille. Certains commentateurs ont compris « faible » au sens de vue faible ; le sens de faiblesse sociale est le plus courant.
Chouaïb leur répond en montrant sa cohérence : « Je ne veux nullement faire ce que je vous interdis. Je ne veux que la réforme, autant que je le puis. Et ma réussite ne dépend que d’Allah. En Lui je place ma confiance » (11:88). On retrouve là le tawakkul, la confiance en Dieu après avoir fait ce qu'on peut. Il leur rappelle le sort des peuples précédents : « que votre répugnance et votre hostilité à mon égard ne vous entraînent pas à encourir les mêmes châtiments qui atteignirent le peuple de Noé, le peuple de Hûd, ou le peuple de Sâlih » (11:89). Il les invite encore au repentir : « Et implorez le pardon de votre Seigneur et repentez-vous à Lui » (11:90), voir la tawba.
Quand les menaces montent, il reste calme : « Si une partie d’entre vous a cru au message avec lequel j’ai été envoyé, et qu’une partie n’a pas cru, patientez donc jusqu’à ce qu’Allah juge parmi nous » (7:87). Les notables menacent alors de l'expulser avec les croyants : « Nous t’expulserons certes de notre cité, ô Chu’aïb, toi et ceux qui ont cru avec toi. Ou que vous reveniez à notre religion » (7:88). Il ne cède pas et termine par une prière : « O notre Seigneur, tranche par la vérité, entre nous et notre peuple car Tu es le meilleur des juges » (7:89). Les notables disent aux leurs : « Si vous suivez Chu’aïb, vous serez assurément perdants » (7:90). Le Coran montre ici une logique que l'on retrouve chez d'autres messagers : les puissants craignent que la morale prêchée ne leur coûte de l'argent.
La destruction de Madyan
Le châtiment est décrit de plusieurs façons, selon les sourates. « Alors le tremblement (de terre) les saisit ; et les voilà étendus, gisant dans leurs demeures » (7:91). Dans la sourate Hûd : « Lorsque vint Notre ordre, Nous sauvâmes, par une miséricorde de Notre part, Chuayb et ceux qui avaient cru avec lui. Et le Cri terrible saisit les injustes » (11:94). Dans celle de l'Araignée : « Le cataclysme les saisit, et au matin, ils gisaient sans vie dans leurs demeures » (29:37). Les trois mots, tremblement, cri et cataclysme, peuvent désigner le même événement vu sous trois aspects.
Le Coran insiste sur l'effacement total : ils disparurent « comme s’ils n’y avaient jamais vécu » (7:92), et le verset se clôt sur un rapprochement avec un autre peuple détruit : « Que les Madyan s’éloignent comme les Thamûd se sont éloignés » (11:95). Chouaïb, lui, est sauvé avec les croyants. Il se détourne des disparus et dit : « je vous ai bien communiqué les messages de mon Seigneur et donné des conseils. Comment donc m’attristerais-je sur des gens mécréants ? » (7:93). La tristesse du prophète est réelle, mais elle ne change pas la justice de Dieu. Voir aussi Loth, dont le Coran rappelle que le sort « n'est pas éloigné » de Madyan (11:89).
Les récits d'exégètes ajoutent des détails que le texte ne contient pas : une chaleur étouffante pendant plusieurs jours, puis un nuage dont l'ombre devint un feu. Ils les rapportent comme des traditions, dont la valeur varie.
Madyan et al-Aïka : un seul peuple ou deux ?
La sourate des Poètes introduit le récit de Chouaïb par une autre appellation : « Les gens d’Al-Ayka traitèrent de menteurs les Messagers » (26:176). Les « gens d'al-Aïka » (la forêt, le bosquet) reviennent ailleurs, avec des peuples détruits : « Et les habitants d’al-Aïka étaient [aussi] des injustes » (15:78). Le châtiment qui les frappe est appelé « le jour de l'Ombre » : « le châtiment du jour de l’Ombre les saisit » (26:189).
Le texte donne un indice : pour Noé, Houd, Sâlih ou Loth, la sourate des Poètes dit « leur frère », mais ici elle dit seulement « Chuayb leur dit » (26:177), sans « leur frère », qu'on trouve en revanche pour Madyan en 7:85, 11:84 et 29:36. Une partie des exégètes en conclut que les gens d'al-Aïka sont un peuple voisin, distinct de Madyan, auquel Chouaïb aurait aussi été envoyé. D'autres y voient le même peuple, nommé tantôt par sa cité, tantôt par son lieu de vie, et frappé de plusieurs manières. Le Coran ne tranche pas. L'islam ne fait pas de ce point une question de foi : ce qui compte, dans les deux récits, c'est la tricherie sur les mesures et le refus du messager.
Chouaïb est-il le beau-père de Moïse ?
Dans la sourate du Récit, Moïse arrive à Madyan en fuyant l'Égypte. Il aide deux femmes à abreuver leurs bêtes : « Il abreuva [les bêtes] pour elles puis retourna à l'ombre et dit : "Seigneur, j'ai grand besoin du bien que tu feras descendre vers moi" » (28:24). Leur père, un vieillard, l'accueille et lui dit : « N’aie aucune crainte : tu as échappé aux gens injustes » (28:25). Il lui propose de lui donner l'une de ses filles à condition qu'il travaille à son service huit ans, ou dix de son bon gré (28:27).
Le Coran ne nomme pas ce vieillard. Beaucoup de commentateurs y ont vu Chouaïb, un avis très répandu dans les commentaires et la tradition populaire ; d'autres refusent cette identification et pensent à un autre homme pieux de Madyan, ou à un neveu de Chouaïb. Plusieurs savants, dont Ibn Kathîr, font remarquer qu'aucun hadith établi ne tranche, et que la chronologie entre le prophète de Madyan et Moïse reste discutée. La Bible nomme ce beau-père Réuel ou Jéthro (Exode 2 et 3). Le plus sûr est de s'en tenir au texte : Moïse a trouvé refuge chez un homme de bien, à Madyan. La suite de son histoire est sur la page de Moïse.
Ce que retient la tradition, et ce que dit Oumma
La tradition surnomme Chouaïb « l'orateur des prophètes », pour la qualité de son discours et de ses arguments. Plusieurs sanctuaires revendiquent sa tombe, en Jordanie et en Galilée, à Hittîn, où les Druzes le vénèrent comme l'un de leurs grands prophètes. Rien de cela ne vient du Coran, et l'islam n'exige pas de croire à un lieu précis.
Sa leçon est surtout éthique. Chouaïb montre qu'un prophète peut être envoyé à une société riche et organisée, dont le défaut n'est pas l'ignorance mais l'injustice dans les échanges. Il relie le culte et l'honnêteté économique, et il s'adresse à des gens qui ne reconnaissent pas de limites à leur droit de disposer de leurs biens. Il est aussi un exemple de constance : son peuple le menace, le méprise, lui reproche d'être faible, et il répond par la raison, le rappel et la prière.
Oumma n'a pas publié d'article consacré spécialement à Chouaïb. Pour situer son récit, voir Houd, Sâlih, Loth et Noé, les autres peuples cités avec Madyan, ainsi que la page générale sur les prophètes en islam et celle des livres révélés.
