Qui est Yahya (Jean-Baptiste) en islam ?
Yahya (يحيى) est l'un des vingt-cinq prophètes nommés dans le Coran. La tradition musulmane l'identifie à Jean-Baptiste, le prédicateur du Jourdain des Évangiles, fils du prêtre Zacharie. Le Coran le nomme cinq fois, dans cinq versets de quatre sourates : Al-Imran (3:39), Al-Anam (6:85), Maryam (19:7 et 19:12) et Al-Anbiya (21:90).
Son nom se rattache à la racine de la vie : les commentateurs y voient le sens d'« il a vécu », parce que Dieu lui a donné la vie alors que sa mère était stérile et son père très âgé. Le Coran dit peu de choses de lui, mais il le dit avec éloge. Il est présenté dans la même série que Jésus et Élie, tous « du nombre des gens de bien » (6:85).
Les hadiths le placent aux côtés de Jésus dans le voyage nocturne : d'après Bukhari et Muslim, le Prophète les rencontre au deuxième ciel et les salue comme « fils de tante maternelle », leurs mères étant parentes. Voir l'Isrâ' et le Mi'râj.
L'annonce de sa naissance et le nom sans homonyme
L'histoire de Yahya commence par une prière, celle de son père. Zacharie, vieux et sans enfant, demande une descendance. Les anges l'appellent pendant qu'il prie debout dans le sanctuaire : « Voilà qu'Allah t'annonce la naissance de Yahya, confirmateur d'une parole d'Allah. Il sera un chef, un chaste, un prophète et du nombre des gens de bien » (3:39).
La sourate Maryam reprend l'annonce : « O Zacharie, Nous t'annonçons la bonne nouvelle d'un fils. Son nom sera Yahya. Nous ne lui avons pas donné auparavant d'homonyme » (19:7). Les commentateurs comprennent le mot de deux façons. Pour les uns, personne n'avait porté ce nom avant lui : Dieu l'a choisi Lui-même. Pour d'autres, il ne faut pas lire « homonyme » mais « égal » : nul n'avait atteint avant lui un tel rang, si bien que Dieu prépare le mérite de l'enfant avant sa naissance. Les deux lectures soulignent que le nom est un don.
La sourate Al-Anbiya résume l'événement en deux gestes : Dieu exauce Zacharie, lui donne Yahya et guérit son épouse (21:90). Voir la page de Zacharie pour la prière, l'étonnement et le signe du silence.
Un portrait en quatre mots : confirmateur, chef, chaste, prophète
Le verset 3:39 donne quatre qualités à Yahya, et chaque mot a été commenté.
« Confirmateur d'une parole d'Allah » (musaddiq bi-kalimatin min Allâh) désigne, pour la majorité des commentateurs, celui qui reconnaît et atteste Jésus, que le Coran appelle « parole » de Dieu en 3:45. Yahya serait ainsi le premier à croire en lui.
« Chef » (sayyid) dit son autorité morale auprès des siens : un guide pour son peuple, que son rang n'empêche pas d'être humble. « Chaste » (hasûr) veut dire qu'il se retient des désirs ; certains y voient un renoncement au mariage, d'autres une maîtrise de soi, et le Coran n'en fait pas une obligation pour les croyants. « Prophète » (nabî) dit qu'il reçoit la révélation, et « du nombre des gens de bien » le place dans la lignée d'Élie et de Zacharie.
Ces quatre mots ne composent pas une biographie, mais un caractère : l'attestation, l'autorité, la retenue, la mission.
Une sagesse reçue dès l'enfance
Le passage le plus riche est dans la sourate Maryam. Dieu s'adresse à lui : « O Yahya, tiens fermement au Livre » (19:12). Le Livre est ici la Thora, la Loi des Fils d'Israël, dont Yahya est chargé de maintenir la pratique. Le verset ajoute que Dieu lui donne « la sagesse alors qu'il était enfant ».
Le texte poursuit : « ainsi que la tendresse de Notre part et la pureté. Il était pieux, et dévoué envers ses père et mère ; et ne fut ni violent ni désobéissant » (19:13 et 19:14). Les mots disent une douceur de caractère (hanân), une pureté intérieure (zakât), une piété sans excès et le respect des parents. L'absence de violence (« ne fut ni violent ») est notable : le portrait de Yahya est celui d'un prophète de douceur.
Les exégètes rapportent que, tout enfant, il aurait refusé de jouer en disant qu'il n'avait pas été créé pour cela. Cette anecdote appartient à la tradition, non au Coran, mais elle illustre ce que le verset appelle la sagesse reçue dans l'enfance.
La paix sur lui, trois fois
Le dernier verset de ce portrait est une salutation : « Que la paix soit sur lui le jour où il naquit, le jour où il mourra, et le jour où il sera ressuscité vivant ! » (19:15). Trois moments, qui sont les trois seuils de l'existence : la naissance, la mort, la résurrection.
Dans la sourate Maryam, Jésus reçoit une formule presque identique, avec « sur moi » (19:33) : « Et que la paix soit sur moi le jour où je naquis, le jour où je mourrai, et le jour où je serai ressuscité vivant ». Les deux enfants sont ainsi placés sous la même paix à trois moments de l'existence. Les commentateurs voient dans cette symétrie le signe d'une proximité voulue par Dieu entre deux figures nées de façon extraordinaire.
La paix annoncée « le jour où il mourra » ne dit pas comment Yahya est mort. Le Coran se tait sur sa fin, et la tradition prend le relais.
Yahya et Jésus : une même époque, une même mission
Le Coran range Yahya parmi les prophètes qui ont précédé ou accompagné Jésus. Il est le fils de celui qui a gardé Marie (3:37), et la naissance de l'un prépare celle de l'autre.
La tradition les présente comme contemporains. Le voyage nocturne en témoigne : au deuxième ciel, Jean et Jésus sont ensemble, juste après Adam, que le Prophète rencontre au premier. Mohamed Chtatou rappelle cette vision dans Muhammad, le Sceau des Prophètes, où il note que le Prophète y conversa avec Abraham, Moïse, David, Salomon, Jean le Baptiste et Jésus.
Un hadith rapporté par Ahmad et Tirmidhî, jugé authentique par plusieurs savants, dit que Dieu ordonna à Yahya cinq choses à transmettre aux Fils d'Israël : adorer Dieu sans rien Lui associer, accomplir la prière, jeûner, faire l'aumône et invoquer beaucoup Dieu. On y retrouve le fond des piliers que le Prophète Muhammad enseignera à sa communauté.
Yahya dans les Évangiles, et ce que le Coran ne dit pas
Dans les Évangiles, Jean baptise dans le Jourdain, appelle à la repentance, annonce celui qui vient après lui et baptise Jésus (Matthieu 3). Il est arrêté par Hérode Antipas pour lui avoir reproché son mariage, puis décapité à la demande de la fille d'Hérodiade (Marc 6, Matthieu 14). Luc ajoute sa naissance : Zacharie et Élisabeth, déjà âgés, reçoivent un fils six mois avant Jésus (Luc 1).
Le Coran n'en retient pas ces épisodes. Il ne parle ni du baptême, ni du Jourdain, ni de sa mort violente. Sa vocation y est celle d'un prophète qui confirme la Thora et prépare la venue de Jésus. Les exégètes rapportent des récits sur sa vie : qu'il vivait de façon austère, qu'il pleurait par crainte de Dieu, qu'il fut tué à cause de sa franchise, parfois par un roi irrité par ses reproches. Ibn Kathîr cite plusieurs versions de sa mort, dont la plupart viennent des traditions juives et chrétiennes ; elles sont à lire comme telles, sans valeur de dogme.
Il y a donc une différence de fond : l'Évangile fait de Jean un précurseur dont le baptême prépare celui de Jésus, tandis que le Coran en fait un prophète à part entière, honoré pour sa sagesse, sa pureté et sa piété, sans mentionner de baptême.
Sa mémoire : le sanctuaire de Damas et la piété populaire
La mémoire musulmane a gardé à Yahya un lieu. La tête du prophète Yahya serait conservée dans la mosquée des Omeyyades de Damas : Eric Geoffroy note dans le culte des saints au Proche-Orient qu'elle aurait été découverte fortuitement lors des travaux sous le calife al-Walîd (m. 715), et que la baraka de ce sanctuaire irrigue l'immense édifice. Saïd Branine y fait allusion dans Damas, la perle de l'Orient, qui évoque la tombe du prophète Yahia à l'intérieur de la salle de prière.
Ce sanctuaire a donné naissance à des pratiques. Dans la deuxième partie de sa série, Eric Geoffroy rapporte que certains cheikhs de Damas affirment que le « conseil des saints » se réunit en esprit auprès de Yahya (partie 2). Dans la troisième, il note que les femmes de Damas font lire un mawlid lorsque le vœu fait au Nabi Yahya a été exaucé (partie 3). Dans la quatrième, que les disciples d'une voie soufie viennent invoquer Dieu « auprès de sayyidna Yahya » à la fin du dhikr du vendredi (partie 4). Alep et Damas se disputent d'ailleurs la relique, ce qui montre l'attachement populaire à ce prophète.
Ces usages relèvent de la dévotion locale, sur laquelle les savants sont partagés ; ils ne sont pas dans le Coran. Ce que la tradition retient en premier lieu est un modèle de jeunesse pieuse : sage dès l'enfance, doux avec ses parents, détaché sans dureté. Pour comprendre sa place, on peut lire en parallèle la page sur les prophètes en islam et celle de Zacharie.






