Qui est Jacob (Ya'qûb) en islam ?
Jacob, Ya'qûb en arabe, est un prophète, le fils d'Isaac, le petit-fils d'Abraham et le père de Joseph. Le Coran le nomme 16 fois, dans dix sourates. Il n'a pas de sourate à son nom et son histoire n'est pas racontée pour elle-même : on le voit surtout dans la sourate de Joseph, où il apparaît comme un père éprouvé, et dans les versets qui rappellent la lignée d'Abraham.
Le Coran dit à son sujet l'essentiel : Dieu a fait de lui, comme d'Isaac, un prophète (19:49) ; Il les a rangés parmi les « gens de bien » et en a fait « des dirigeants qui guidaient par Notre ordre », à qui Il révéla « de faire le bien, d'accomplir la prière et d'acquitter la Zakât » (21:72-73). Il l'appelle ailleurs, avec Abraham et Isaac, l'un de « Nos serviteurs puissants et clairvoyants » (38:45). La Bible lui donne un second nom, Israël (Genèse 32:28), et fait de ses douze fils les ancêtres des douze tribus.
Dans l'islam, Jacob est donc à la fois un maillon de la lignée d'Abraham et un modèle de père croyant, dont la patience a marqué la tradition.
Une naissance annoncée à Abraham
La première fois que Jacob apparaît dans le Coran, il n'est pas encore né. Les envoyés qui visitent Abraham annoncent à sa femme la naissance d'un fils : « Nous lui annonçâmes donc (la naissance d') Isaac, et après Isaac, Jacob » (11:71). Elle s'étonne : « Vais-je enfanter alors que je suis vieille et que mon mari, que voici, est un vieillard ? » (11:72) ; les envoyés répondent : « T'étonnes-tu de l'ordre d'Allah ? » (11:73).
Les autres sourates y reviennent sous l'angle du don. Abraham, quand il s'est séparé de son peuple et de ses idoles, reçoit en récompense « Isaac et Jacob » : « et de chacun Nous fîmes un prophète » (19:49). Une autre sourate dit : « Et Nous lui donnâmes Isaac et, de surcroît Jacob » (21:72). Les commentateurs relèvent le mot « de surcroît » : Jacob est un don ajouté au don d'Isaac, c'est-à-dire un petit-fils accordé en plus du fils. Dans une autre sourate encore, Dieu place « dans sa descendance la prophétie et le Livre » (29:27). Jacob est ainsi l'un des prophètes dont Dieu a fait « des gens de bien » (21:72) et qu'Il a choisis dans la descendance d'Abraham (6:84).
Jacob et Joseph : le père éprouvé
Le portrait le plus riche de Jacob se trouve dans la sourate de Joseph. Il y est avant tout un père. Quand son fils lui raconte son rêve des onze étoiles, il lui répond avec une tendresse prudente : « O mon fils, [dit-il,] ne raconte pas ta vision à tes frères car ils monteraient un complot contre toi » (12:5). Il lui annonce qu'il sera choisi et que Dieu parfera Son bienfait « sur la famille de Jacob, tout comme Il l'a parfait auparavant sur tes deux ancêtres, Abraham et Isaac » (12:6).
Il craint pour lui. Quand ses fils demandent à emmener Joseph, il répond : « Certes, je m'attristerai que vous l'emmeniez ; et je crains que le loup ne le dévore » (12:13). Au retour, devant la tunique tachée de faux sang, il ne les croit pas : « Vos âmes, plutôt, vous ont suggéré quelque chose… [Il ne me reste plus donc] qu'une belle patience ! C'est Allah qu'il faut appeler au secours contre ce que vous racontez ! » (12:18). Cette « belle patience » est devenue l'une des expressions les plus citées de la tradition pour dire une patience sans plainte aux hommes.
Des années plus tard, quand Benyamin est retenu en Égypte, il répète la même phrase : « Oh ! belle patience. Il se peut qu'Allah me les ramènera tous les deux » (12:83). Puis il se détourne : « Que mon chagrin est grand pour Joseph ! Et ses yeux blanchirent d'affliction » (12:84). À ses fils, qui lui reprochent de pleurer, il répond : « Je ne me plains qu'à Allah de mon déchirement et de mon chagrin. Et, je sais de la part d'Allah, ce que vous ne savez pas » (12:86). Puis il leur donne l'ordre de chercher Joseph et de ne pas désespérer : « Ce sont seulement les gens mécréants qui désespèrent de la miséricorde d'Allah » (12:87).
Les commentateurs soulignent le contraste : un chagrin immense, mais une espérance qui ne cesse pas. Jacob pleure à en perdre la vue, et c'est la même personne qui dit à ses fils de ne pas désespérer.
Confiance en Dieu et précautions : la leçon des portes
Un autre passage de la sourate montre Jacob éducateur. Avant d'envoyer ses fils en Égypte avec Benyamin, il leur demande un engagement au nom de Dieu (12:66), puis leur donne un conseil : « O mes fils, n'entrez pas par une seule porte, mais entrez par portes séparées. Je ne peux cependant vous être d'aucune utilité contre les desseins d'Allah. La décision n'appartient qu'à Allah : en Lui je place ma confiance. Et que ceux qui placent leur confiance la placent en Lui » (12:67).
Le verset suivant précise que ce conseil « ne leur servit à rien contre (les décrets d')Allah » : ce n'était « qu'une précaution que Jacob avait jugé [de leur recommander] », et le Coran ajoute qu'il « avait pleine connaissance de ce que Nous lui avions enseigné » (12:68). Les commentateurs voient ici l'équilibre de la confiance en Dieu (tawakkul) : prendre les moyens qui sont à notre portée, sans croire qu'ils décident de l'issue. Plusieurs ajoutent que le conseil visait à protéger les fils d'un mauvais œil ou des soupçons, comme le rapportent les exégètes, ce que le texte ne précise pas.
La dernière recommandation de Jacob
Le Coran rapporte aussi la fin de Jacob. Dans la sourate de la Vache, Dieu rappelle que « Abraham recommanda à ses fils, de même que Jacob : O mes fils, certes Allah vous a choisi la religion : ne mourrez point, donc, autrement qu'en Soumis ! (à Allah) » (2:132). Puis Il interroge ses auditeurs : « Etiez-vous témoins quand la mort se présenta à Jacob et qu'il dit à ses fils : Qu'adorerez-vous après moi ? » Ils répondirent : « Nous adorerons ta divinité et la divinité de tes pères, Abraham, Ismaël et Isaac, Divinité Unique et à laquelle nous sommes Soumis » (2:133).
Deux détails retiennent les commentateurs. D'abord, la question de Jacob n'est pas « Que ferez-vous ? » mais « Qu'adorerez-vous ? » : c'est la foi qu'il transmet, avant les biens. Ensuite, la réponse nomme Ismaël parmi les « pères » de Jacob alors qu'il est son oncle : les commentateurs notent que l'arabe emploie le mot « père » pour un oncle paternel, et que cette phrase relie les deux branches de la descendance d'Abraham, par Ismaël et par Isaac.
Dans la même sourate, le Coran rappelle que ces prophètes n'étaient pas rattachés à une communauté plus tardive : « Ou dites-vous qu'Abraham, Ismaël, Isaac et Jacob et les tribus étaient Juifs ou Chrétiens ? » (2:140). La réponse est que leur voie est celle de la soumission à Dieu, que le Coran appelle islam au sens large (3:67).
Jacob, Israël et les douze Tribus
Le Coran parle de « Banû Isrâ'îl », les « Enfants d'Israël ». La tradition musulmane, comme la juive, identifie Israël à Jacob : les Enfants d'Israël sont ses descendants. Un verset le suggère : « Toute nourriture était licite aux enfants d'Israël, sauf celle qu'Israël lui-même s'interdit avant que ne descendît la Thora » (3:93). Les commentateurs y voient Jacob qui s'est interdit une nourriture, la tradition précisant qu'il s'agissait de la chair de chameau, à la suite d'une maladie. Une étude publiée par Oumma, signée Souaréba Diaby Gassama, défend au contraire que le Coran distingue Jacob et Israël ; elle est citée ici comme un avis minoritaire, que la tradition ne partage pas.
Les « Tribus » (al-Asbât), que le Coran cite à côté de Jacob dans la liste de ce que les croyants affirment (2:136, 3:84), sont les descendants des douze fils de Jacob. La Bible donne leurs noms : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Dan, Nephtali, Gad, Aser, Issacar, Zabulon, Joseph et Benjamin. Le Coran ne les énumère pas, hormis Joseph et son frère. Les commentateurs ne sont pas d'accord sur le sens de « Tribus » : pour certains, il s'agit des douze fils eux-mêmes ; pour d'autres, dont Ibn Kathîr, des prophètes issus de chacune de ces tribus, car le Coran n'affirme nulle part que les frères de Joseph, qui l'ont jeté dans le puits, soient des prophètes. Dans la sourate, ils reconnaissent leur faute et Joseph leur pardonne (12:91-92).
Le Coran range les descendants d'Abraham et d'Israël parmi ceux que Dieu a « comblés de faveurs », ceux qui, lorsqu'on leur récitait les versets du Miséricordieux, « tombaient prosternés en pleurant » (19:58). La prière de Zacharie, qui demande un fils pour hériter de la « famille de Jacob » (19:6), cite Jacob comme la figure de cette lignée prophétique.
Jacob dans la Bible et dans le Coran
La Genèse consacre à Jacob un récit très long : sa naissance avec son frère Ésaü, la bénédiction obtenue de son père Isaac, la fuite chez Laban, ses deux épouses, Léa et Rachel, la naissance de ses fils, la lutte avec l'ange à Peniel, au terme de laquelle il reçoit le nom d'Israël, puis la descente en Égypte et la mort. Le Coran ne reprend presque rien de ces épisodes. Il ne raconte ni Ésaü, ni Laban, ni la lutte de nuit. Il ne montre Jacob qu'à travers la foi qu'il transmet et la patience qu'il pratique.
Cette retenue est un trait du récit coranique : il isole ce qui sert de leçon. Jacob y est le gardien d'une transmission (« ne mourrez point autrement qu'en Soumis », 2:132) et le modèle d'une patience qui garde l'espoir. La tradition musulmane situe son tombeau à Hébron, près de ceux d'Abraham et d'Isaac, selon les traditions locales, que le Coran ne mentionne pas.
Quelles leçons retenir de la vie de Jacob ?
Le Coran n'en fait pas un récit à morale, mais les commentateurs en tirent plusieurs enseignements. Le premier est la patience : « une belle patience », sans plainte aux hommes (12:18, 12:83, sabr). Le deuxième est l'espérance : « ne désespérez pas de la miséricorde d'Allah » (12:87). Le troisième est la transmission : Jacob veille sur la foi de ses enfants, y compris à l'heure de sa mort (2:133). Le quatrième est la mesure : prendre des précautions sans oublier que « la décision n'appartient qu'à Allah » (12:67).
Pour la suite, voir les pages sur Joseph, Isaac, Abraham et sur les prophètes.


