Qui est Jonas (Yûnus) en islam ?
Jonas, en arabe Yûnus (يونس), est l'un des prophètes d'Israël nommés dans le Coran. Il correspond au Jonas de la Bible, le prophète envoyé à Ninive. Le Coran le cite six fois : dans la liste des révélations faites aux prophètes (4:163), parmi les élus (6:86), dans la sourate qui porte son nom (10:98), puis dans trois passages qui racontent ou évoquent son épreuve (21:87, 37:139 et 68:48).
Le Coran le désigne aussi par deux surnoms qui renvoient à son aventure : Dhû an-Nûn (« Dû'n-Nûn », le compagnon du poisson, 21:87) et Sâhib al-Hût (« l'homme au Poisson », 68:48). Les hadiths le nomment Yûnus ibn Mattâ, « fils de Mattâ », en écho au « fils d'Amittaï » de la Bible. Le Coran l'affirme sans ambiguïté : « Jonas était certes du nombre des Messagers » (37:139). C'est un rasûl, un envoyé (voir nabi et rasûl), et son erreur ne change pas son rang.
La sourate Yûnus : un nom pour un seul verset
La dixième sourate du Coran s'appelle Yûnus, mais Jonas n'y apparaît qu'une fois. C'est une sourate de la période mecquoise, consacrée à la révélation, à l'unicité de Dieu, au Jour dernier et au sort des peuples qui ont refusé leurs messagers. Elle évoque Noé, Moïse et Aaron avant de nommer Jonas, presque en passant.
Le verset est pourtant l'un des plus remarquables du Coran : « Si seulement il y avait, à part le peuple de Yûnus, une cité qui ait cru et à qui sa croyance eut ensuite profité ! Lorsqu'ils eurent cru, Nous leur enlevâmes le châtiment d'ignominie dans la vie présente et leur donnâmes jouissance pour un certain temps » (10:98). Presque tous les peuples du Coran qui refusent leur messager sont détruits. Celui de Jonas est l'exception : il a cru à temps, et la menace a été levée.
La sourate en tire aussitôt la leçon : la foi ne se contraint pas. « Si ton Seigneur l'avait voulu, tous ceux qui sont sur la terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants ? » (10:99). Le titre de la sourate honore donc moins un récit qu'une idée : il est toujours temps de revenir à Dieu.
Le départ de Jonas et le poisson
Le récit n'est jamais fait d'un seul tenant dans le Coran : il faut rapprocher plusieurs versets. Le Coran ne parle pas de « baleine » mais de poisson (al-hût, an-nûn), l'image de la baleine vient de l'Évangile de Matthieu (12:40), où le grec kêtos, « grand poisson de mer », a été traduit ainsi.
Jonas quitte son peuple dans l'irritation : « Et Dû'n-Nûn quand il partit, irrité. Il pensa que Nous n'allions pas l'éprouver » (21:87). Les commentateurs précisent que sa colère visait son peuple, qui ne l'écoutait pas, non Dieu, et que l'expression « nous n'allions pas l'éprouver » (la racine qadara signifie aussi « restreindre ») ne veut pas dire qu'il doutait du pouvoir de Dieu : il pensait pouvoir partir sans que cela le mette à l'épreuve. Son tort, selon la plupart des exégètes, est d'avoir quitté sa mission sans attendre l'ordre de Dieu.
La sourate des Rangées donne la suite : « Quand il s'enfuit vers le bateau comble, il prit part au tirage au sort qui le désigna pour être jeté à la mer. Le poisson l'avala alors qu'il était blâmable » (37:140 à 37:142). Le mot « blâmable » (mulîm) dit sans détour que Jonas a fauté. C'est ce qui rend l'épisode instructif : le Coran ne cache pas la faute d'un messager, il montre ce que Dieu en fait.
Dans le ventre du poisson : l'invocation de Jonas
C'est dans les ténèbres que Jonas appelle Dieu : « Pas de divinité à part Toi ! Pureté à Toi ! J'ai été vraiment du nombre des injustes » (21:87). Les savants y reconnaissent trois mouvements : l'affirmation de l'unicité de Dieu (lâ ilâha illâ anta), sa glorification (subhânaka), l'aveu de sa propre faute (innî kuntu min az-zâlimîn). Les « ténèbres » sont, selon les commentateurs, celles de la nuit, de la mer et du ventre du poisson.
La réponse de Dieu est immédiate : « Nous l'exauçâmes et le sauvâmes de son angoisse. Et c'est ainsi que Nous sauvons les croyants » (21:88). La dernière phrase fait de l'histoire une promesse générale. Un hadith rapporté par Tirmidhî, jugé recevable par des savants, dit que nul musulman qui demande quelque chose à Dieu avec l'invocation de Dhû an-Nûn ne reste sans réponse. Beaucoup de musulmans la récitent dans l'épreuve (voir du'â et dhikr).
Le Coran précise que Jonas n'est pas resté dans le ventre du poisson grâce à sa glorification : « S'il n'avait pas été parmi ceux qui glorifient Allah, il serait demeuré dans son ventre jusqu'au jour où l'on sera ressuscité » (37:143 et 37:144). Puis il est « jeté sur la terre nue, indisposé », et Dieu fait pousser au-dessus de lui un plant de courge (37:145 et 37:146). Les récits varient sur la durée de son séjour (de quelques heures à quarante jours selon les auteurs) : le Coran n'en dit rien.
Le peuple de Ninive, la cité qui a cru
Après sa délivrance, Jonas est envoyé à nouveau : « vers cent mille hommes ou plus. Ils crurent, et Nous leur donnâmes jouissance de la vie pour un temps » (37:147 et 37:148). Le Coran ne nomme pas la cité. La tradition la situe à Ninive, en Irak, près de l'actuelle Mossoul.
Les exégètes complètent le récit : devant les signes annonçant le châtiment, le peuple se serait repenti en bloc, avec ses enfants et son bétail, et Dieu aurait levé la menace. C'est exactement le contenu de 10:98 : la foi, venue avant la destruction, a profité à ceux qui l'ont eue. Un article d'Oumma, repris d'après l'ouvrage d'Ibn Kathîr, rappelle que Jonas fut envoyé aux habitants de Ninive pour les inviter à n'adorer qu'un seul Dieu et à cesser d'adorer des idoles, et que les gens, d'abord, ne voulaient pas l'entendre (lire l'article). Il l'évoque à propos de la destruction, en 2014, de la tombe attribuée au prophète à Mossoul par des militants de l'EIIL.
Les sanctuaires de Jonas sont nombreux : Eric Geoffroy note dans le culte des saints au Proche-Orient qu'on dénombre six cénotaphes de Jonas pour la seule Palestine, auxquels s'ajoute celui de Mossoul, et une source du Nabi Yunus près de Ninive. Cette multiplication dit l'attachement populaire au prophète ; elle ne dit rien de son lieu réel de sépulture, que le Coran n'indique pas.
Jonas et la patience du Prophète Muhammad
Le Coran fait de Jonas un exemple adressé directement au Prophète Muhammad, au moment des persécutions : « Endure avec patience la sentence de ton Seigneur, et ne sois pas comme l'homme au Poisson qui appela dans sa grande angoisse » (68:48). Il ne s'agit pas de blâmer Jonas, mais de rappeler qu'il faut ne pas quitter sa tâche par lassitude. Voir le sabr.
Les deux versets suivants rétablissent l'équilibre : « Si un bienfait de son Seigneur ne l'avait pas atteint, il aurait été rejeté honni sur une terre déserte. Puis son Seigneur l'élut et le désigna au nombre des gens de bien » (68:49 et 68:50). Jonas est donc à la fois repris et honoré : repris pour avoir quitté son peuple, honoré parce que Dieu l'a rétabli.
La tradition garde ce souci du respect. Un hadith rapporté par Bukhârî et Muslim demande de ne pas se dire meilleur que Yûnus ibn Mattâ. Le prophète qui a failli reste un prophète, et personne n'a le droit de le regarder de haut.
Jonas dans la Bible et dans le Coran
Le Livre de Jonas, dans la Bible, est un court récit de quatre chapitres. Dieu envoie Jonas à Ninive ; il s'enfuit vers Tarsis ; une tempête s'élève ; les marins le jettent à la mer ; un grand poisson l'avale pendant trois jours et trois nuits ; il prie du ventre du poisson ; Ninive se repent et Dieu l'épargne. Le récit se termine sur le mécontentement de Jonas, qui voit son message pardonné trop vite, et sur la leçon de Dieu avec le ricin qui pousse puis se dessèche.
Le Coran reprend l'essentiel de la trame : la fuite, le bateau, le poisson, l'invocation, Ninive épargnée. Il en change l'accent. La durée de trois jours n'y figure pas. La colère de Jonas contre le pardon de Dieu n'y est pas rapportée, et c'est le repentir qui est au centre. Le texte coranique insiste moins sur la faute que sur la réponse de Dieu et la foi du peuple.
L'Évangile fait du « signe de Jonas » une figure de Jésus (Matthieu 12:39-40). Le Coran, lui, n'utilise pas cette lecture ; il fait de Jonas un messager à part entière, qui prépare à l'idée que la miséricorde de Dieu précède toujours son châtiment.
Ce que le récit enseigne
La tradition musulmane retient d'abord un modèle de repentir (voir la tawba). La prière de Jonas contient tout ce qu'un croyant peut dire dans l'épreuve : proclamer l'unicité de Dieu, glorifier Dieu, reconnaître son tort. Elle n'invente pas d'excuse. C'est pourquoi les savants la comptent parmi les invocations les plus puissantes de l'Écriture.
Le récit apprend ensuite que personne n'est trop loin de Dieu : Jonas appelle depuis le ventre d'un poisson, au fond de la mer, dans la nuit, et il est entendu. Il apprend enfin qu'un peuple peut être sauvé par son retour à Dieu, ce qui répond à tous ceux qui pensent que le châtiment est inévitable.
Pour replacer Jonas parmi les autres envoyés, voir les prophètes en islam.


